HYÈNES EN JUPONS

Collectif féministe qui dérange pour transformer

La moitié du Québec est une femme

Nous nous définissons comme « esclaves des esclaves ». Nous considérons que les femmes ne pourront se libérer qu’à l’intérieur d’un processus de libération globale de toute la société. Cette libération ne sera possible qu’avec la participation entière et à tous les niveaux des femmes qui composent la moitié de la population québécoise.

– Front de libération des femmes du Québec, 1970

8 mars 1980 : Plus de 3 000 personnes, majoritairement des femmes et des grévistes de Bell, parcourent les rues de Montréal à l'occasion de la journée internationale des femmes.

8 mars 1980 : Plus de 3 000 personnes, majoritairement des femmes et des grévistes de Bell, parcourent les rues de Montréal à l’occasion de la journée internationale des femmes.

Au début du mois de janvier dernier, les organisateurs et organisatrices de la semaine de la souveraineté 2014 dévoilaient les personnalités invitées à donner une série de conférences à l’Université de Montréal. Parmi les invités figuraient plusieurs politiciens ou ex-politiciens liés de près ou de loin au Parti québécois, à Option nationale, à Québec solidaire et au Bloc québécois. Mentionnons aussi la présence de deux historiens nationalistes, Frédéric Bastien et Éric Bédard. Jusqu’ici, pas de surprise. Mais pourquoi les dix conférences étaient-elles données par des hommes? On nous a répondu qu’aucune des six femmes invitées n’était disponible. Puis, suite à de nombreuses critiques, une co-organisatrice a annoncé la présence de Françoise David aux côtés d’Alexandre Leduc pour l’une des conférences. Elle serait là, la présence des femmes. Ce qui peut sembler anodin ou anecdotique doit être situé dans un contexte plus large. Si les souverainistes ont la prétention de vouloir créer un pays, où se trouve la moitié de la population?

 

Il faut revenir au XIXe siècle pour mieux comprendre la relation entre le nationalisme québécois et la question des femmes. Dans les années 1830, on assiste à un recul quant à la place des femmes dans l’espace public. Fortement inspirés par le républicanisme, les députés patriotes défendent « une conception essentiellement masculine de la citoyenneté en régime démocratique. Par ailleurs, domine à ce moment-là la conviction rousseauiste que la femme vertueuse doit se confiner à son rôle domestique »[1]. Ainsi, à l’initiative des députés patriotes, le droit de vote que certaines femmes possédaient depuis 1791 leur est retiré au nom de la moralité. Plus largement, le passage d’un système seigneurial à la citoyenneté marque, en Occident, une séparation définie entre sphère publique et sphère privée où la femme n’est plus sujet, mais fille, épouse ou mère de citoyen.

 

Au-delà du droit de vote, c’est aussi la visibilité des femmes qui est réduite, alors qu’elles avaient déjà participé à différentes émeutes en Nouvelle-France. Main dans la main, politiciens, journalistes, intellectuels et clergé développent alors un nationalisme de survivance misant sur la famille traditionnelle où la femme, exclue de la sphère publique, était destinée à faire des enfants canadiens-français jusqu’à ce que mort s’ensuive. Derrière la revanche des berceaux[2], encore aujourd’hui glorieusement présentée comme un moyen de résistance des Canadiens-français, se cache un contrôle coercitif des corps et de la volonté des femmes. Forcées à cumuler les grossesses et culpabilisées lorsqu’elles tentaient de les éviter, ces mères épuisées ou mortes en couches ne figurent pourtant pas parmi les héros de la nation aux côtés de Louis-Joseph Papineau et de Lionel Groulx.

 

Avec le développement d’un nouveau nationalisme radical dès le début des années 1960, la figure féminine est utilisée dans la littérature souverainiste, tant dans les romans que dans la poésie. À la fois femme-nation violée, femme-putain canadienne à abattre ou femme-pays à conquérir, elle n’apparaît toutefois pas comme femme agissante. Mais dès la fin des années 1960, les féministes radicales s’invitent dans le mouvement souverainiste. Lors de sa fondation, le Front de libération des femmes (FLF) affirmait « Pas de libération du Québec sans libération des femmes, pas de libération des femmes sans libération du Québec ». Pour les féministes du Front, la question nationale occupe une place extrêmement importante, ce qui les pousse à couper les liens avec les différents groupes féministes canadiens et même à exclure, en 1970, les militantes anglophones de l’organisation. Ce choix était notamment motivé par le recours de ces militantes à la littérature anglophone en provenance des États-Unis, perçu comme un contrôle idéologique et colonisateur.

 

Plusieurs militantes féministes investissent alors les structures du Parti québécois dans une volonté d’intégrer leurs revendications au programme du parti : garderies ouvertes 24h/24, avortement libre et gratuit, accès à la contraception, etc. L’alliance entre féministes et nationalistes sera toutefois de courte durée. Avec des mesures comme les primes à la natalité, le PQ tend vers le modèle de la famille nucléaire traditionnelle, plutôt que de donner aux femmes les moyens de choisir si elles désirent des enfants ou non. Désillusionnées par le mouvement nationaliste, les militantes du Centre des femmes, successeur du FLF, adoptent un nouveau slogan plus près du marxisme : « Pas de libération des ménagères sans libération des travailleurs, pas de libération des travailleurs sans libération des ménagères ».

 

Les critiques à l’endroit du parti phare de la souveraineté se multiplient, tant sur le plan des revendications que sur la division sexuelle du travail. En effet, tout comme dans les vieux partis, le PQ reproduit une division entre les postes de prestige et postes rémunérés, occupés par les hommes, et le travail quotidien et bénévole, effectué par les militantes : tournées d’appels, envois postaux, secrétariat, etc. En 1977, les féministes dénoncent la dissociation de René Lévesque quant à la revendication, adoptée en congrès du PQ, qui défendait l’avortement sur demande. En effet, Lévesque a appliqué son veto personnel et affirmait dans les médias qu’il ne défendrait pas cette position adoptée par les membres. Découragées par la mise au rancart de la condition des femmes, les militantes démissionnent du PQ par dizaines. Lors du référendum de 1980, les militantes du Regroupement des femmes québécoises appellent à l’annulation du vote en inscrivant «Femmes» sur les bulletins de scrutin, considérant que l’option du «Oui» ne garantirait aucune amélioration dans leurs conditions.

 

Au terme de la décennie 1970, le mouvement féministe s’est à la fois distancié du nationalisme et du marxisme-léninisme pour se constituer en mouvement réellement autonome, avec la création de plusieurs groupes de femmes[3]. L’étude du parcours des militantes féministes à travers le mouvement souverainiste permet de mieux comprendre, aujourd’hui, la grande absence des femmes qui y persiste. Malgré l’élection d’une première ministre, perçue par plusieurs médias de masse comme une grande « avancée » pour les femmes du Québec, les coupures dans l’aide sociale ou les hausses de tarifs de garderie auront vite fait de nous rappeler que le PQ demeure fidèle à ses intérêts et que les femmes n’y sont qu’un accessoire, alors que son sexisme demeure ostentatoire. La soi-disant égalité hommes-femmes que défend le PQ à travers sa catholaïcité fait bien pâle figure lorsqu’on l’oppose à l’historique de trahisons des militantes et des revendications féministes.

 

Et le « préjugé favorable aux travailleurs » du parti ne semble pas s’appliquer lorsqu’il est question des travailleuses. En effet, le PQ est devenu champion des lois spéciales contre les secteurs d’emploi à grande concentration féminine. En décembre 1982, la loi 105 imposait 109 nouvelles conventions collectives aux employé.e.s de la fonction publique, impliquant des coupures de salaire. Deux mois plus tard, la loi 111 contre la grève des enseignantes et enseignants allait provoquer des congédiements, des pertes de salaire et d’ancienneté, ainsi que la suspension de la Charte des Droits. En 1999, le PQ réutilise la loi 160, adoptée par le gouvernement libéral en 1986, contre la grève des infirmières et infirmiers, les menaçant de la perte d’un an d’ancienneté par jour de grève. À cela s’ajoute la loi 72, défendue par Pauline Marois, qui imposait de lourdes amendes au syndicat pour ne pas avoir appelé à retourner au travail.

 

Au-delà de la question du parti, quelle est donc la place des femmes dans la nation? Dans l’histoire nationale défendue par Éric Bédard, Robert Comeau, Mathieu Bock-Côté et autres disciples de la Coalition pour l’histoire, le récit québécois doit être rassembleur, identitaire, et se définit à travers de « grands événements » tels que la Conquête britannique, les Rébellions patriotes ou la Confédération canadienne. Or, ce récit reste essentiellement celui d’une classe dominante masculine, blanche et colonisatrice. Hormis quelques héroïnes comme Madeleine de Verchères, qui aurait défendu un fort contre les Iroquois, ou Kateri Tekakwitha, amérindienne convertie au catholicisme, la réalité des femmes est généralement exclue de l’histoire nationale. Cette narration se veut consensuelle, exempte de conflits de sexes et de classes. Seule subsiste la longue opposition entre les Canadiens-français et les Canadiens-anglais, et l’idée que la libération du peuple passe à travers l’accession de la bourgeoisie francophone aux mêmes privilèges que la bourgeoisie anglophone. Et aujourd’hui, avec la souveraineté-PKP, est-ce que les choses ont vraiment changé? Peut-être est-il temps, justement, de sortir de la notion exclusive de la nation pour bâtir des solidarités avec nos vrai.e.s. allié.e.s, qui ont beaucoup plus à partager avec nous que la langue française.

 


1 – Micheline Dumont, Pas d’histoire, les femmes!, p.29

2 – La revanche des berceaux désigne un épisode de l’histoire où, pour contrer l’assimilation, les colons d’origine française tentaient de dépasser en nombre les colons anglais par les naissances. Après la Conquêtre britannique, comme l’immigration de nouveaux colons français n’était plus possible, c’est le moyen qui a été privilégié par les élites canadiennes-françaises.

3 – On assiste toutefois à une certaine institutionnalisation des groupes féministes, transformant des organisations militantes (pour le droit à l’avortement, contre la violence conjugale, etc.) en «centres de services», ce qui a eu pour effet de modifier les rapports entre les femmes : les militantes deviennent, en quelques sortes, des «prestataires de services» pour leurs «usagères».

 


Une version papier est à paraître prochainement dans le journal Roches, papier, allumettes.

 

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Cette entrée a été publiée le 12 avril 2014 par dans Histoire, et est marquée , , , , , .

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