HYÈNES EN JUPONS

Collectif féministe qui dérange pour transformer

Retour sur « l’affaire des Fées »

13._les_fe_es_ont_soif_-_gracieusete__des_e_ditions_interme_deLes fées ont soif est une pièce de théâtre écrite par Denise Boucher et présentée pour la première fois au Théâtre du Nouveau Monde le 10 novembre 1978. Si elle s’insère au terme de la Révolution tranquille, l’importante polémique entourant sa représentation a été symptomatique des malaises qui persistaient dans la société québécoise quant à la condition des femmes.

 

Contexte de production

Durant les années 1960 et 1970, la société québécoise est progressivement appelée à refaire l’image qu’elle se donne d’elle-même[1] : « Intellectuels, experts, communicateurs et artistes livrent ainsi une bataille acharnée aux anciennes élites (ecclésiastiques, administrateurs, notables issus de la bourgeoisie) afin de gagner le respect et l’adhésion de l’opinion »[2] publique. Cette période correspond aussi à l’apparition d’une nouvelle vague du féminisme. Celle-ci s’intéresse plus particulièrement aux rapports de genre et dénonce les inégalités entre les hommes et les femmes, la discrimination sexuelle et la domination masculine dans la sphère publique comme dans la sphère privée[3]. Les rôles respectifs de ménagère et de pourvoyeur sont aussi remis en question à mesure que les femmes intègrent le marché du travail. Les féministes attaquent de front la violence conjugale et les agressions sexuelles :

Avant cette époque, la question de la violence conjugale est le plus souvent considérée comme une affaire privée par la société et les instances judiciaires qui affichent sans vergogne leur partialité envers les hommes, chefs incontestés de la famille […]. Dans les cas de viol ou même d’inceste, […] les femmes sont généralement soupçonnées d’avoir « provoqué » leur assaillant et doivent faire montre d’une moralité irréprochable pour espérer avoir gain de cause.[4]

La controverse entourant la publication et la représentation des Fées ont soif est à situer dans ce contexte. Les nombreuses avancées aux niveaux politique et économique des années 1960 et 1970 n’ont pas réglé les tensions sociales d’un Québec en ébullition où la place de la femme était encore incertaine. La pièce cristallise un sentiment de frustration, d’oubli. À un point où on pourrait se demander si les femmes sont les laissées-pour-compte de la Révolution tranquille. Dans ce cadre socio-historique, Les Fées mettent le doigt sur les contradictions liées aux inégalités de sexe qui persistent dans une société qui se dit pourtant modernisée. Avec un langage tantôt cru, tantôt poétique, Denis Boucher s’adresse à des Québécois et à des Québécoises en quête d’identité collective. Ses mots attaquent les rôles-stéréotypes qui ont été assignés aux femmes par la volonté des hommes. S’il s’agit d’un pièce féministe, elle s’adresse à un public beaucoup plus large ; les personnages sont conçus d’une telle manière que plusieurs femmes, même si elles ne sont pas féministes, puissent se reconnaître à travers les cris des trois personnages.

 

Écriture et représentation des Fées

Denise Boucher publie d’abord Retailles en 1977, un texte féministe écrit avec Madeleine Gagnon. C’est suite à la lecture de ce texte que deux comédiennes, Michèle Magny et Sophie Clément, l’approchent pour écrire une pièce de théâtre. C’est ainsi que débute une série de rencontres entre les femmes qui en viennent à choisir l’image de la Sainte Vierge comme thème central de la pièce. Entourant cette Vierge-statue viennent se greffer les personnages de Marie (la mère) et de Madeleine (la prostituée). Elles sont respectivement jouées par Louisette Dussault, Michèle Magny et Sophie Clément. Dès le printemps 1978, Les fées ont soif apparaît au programme du Théâtre du Nouveau Monde, à Montréal. Toutefois, la première représentation de la pièce a lieu le 10 novembre 1978 au terme d’une importante polémique, à laquelle nous reviendrons.

835439-comediennes-sophie-clement-louisette-dussaultLa mise en scène de la pièce prévoit un lieu pour chaque personnage : la mère, la prostituée et la statue. Dans un premier temps, chaque femme est prisonnière de son rôle et de son espace : Marie dans sa cuisine, Madeleine dans sa chambre, et au-dessus, la statue dans laquelle la comédienne apparaît en transparence. Lorsque l’une des femmes entame une réflexion sur sa condition, elle se déplace vers un espace « neutre » tandis que celle dans la statue force davantage l’enveloppe qui l’entoure. Lors des prises de conscience plus fortes, Marie et Madeleine se déplacent vers l’avant de la scène[5]. Nous pouvons lier la conception de l’espace dans Les Fées ont soif à la question de la sphère privée ; lorsque les femmes réfléchissent, elles sortent des rôles et des espaces qui leurs sont assignés et se déplacent dans un lieu public. Par exemple, lorsqu’elles affirment : « Nous sommes des prisonnières politiques. Nos larmes n’usent pas les barreaux de nos prisons »[6].

Les trois personnages pourraient pratiquement être n’importe quelle femme ; ce sont des archétypes. Trois femmes « inventées » par les hommes : la Sainte Vierge, Marie-Madeleine et la mère au foyer. Elles sont, en quelques sortes, liées à des valeurs d’enfermement qui sont issues du patriarcat. Ce sont trois visions de la femme qui se côtoient, d’abord séparées, dans leurs lieux respectifs où chacune se présente. La Statue affirme : « Je suis le symbole pourri de l’abnégation pourrie. Je suis un silence plus opprimant et plus oppressant que toutes les paroles. Je suis le carcan des jaloux de la chair. […] Je suis l’image imaginée. Je suis celle qui n’a pas de corps »[7]. Marie dit s’intéresser aux « nouveaux savons qui rendent le linge encore plus blanc, plus propre »[8] et Madeleine « jette les spermatozoïdes par les fenêtres »[9]. Les femmes parlent de leurs misères : Marie trouve le temps long entre ses électroménagers et ses pilules, elle dit qu’elle ne jouit pas. Madeleine a introjecté les désirs des hommes sans jamais réaliser les siens. Elles parlent de leurs peurs : peur d’être seule, peur d’être frigide, peur d’être laide… Des craintes qui sont souvent infligées aux femmes par le patriarcat et par le capitalisme.

Lorsqu’un des personnages vit une situation d’oppression, les deux autres femmes jouent l’oppresseur. Par exemple, lorsque Marie reconstitue une scène avec son mari violent, Madeleine et la Statue incarnent celui-ci et lui lancent des insultes. L’aliénation de Marie est d’autant plus flagrante qu’elle se blâme elle-même pour le comportement de son mari : « Peut-être que je n’ai pas le tour avec lui. Que je ne l’ai jamais compris. Ça doit être ma faute si je l’agace autant. Faudrait que je fasse attention. Peut-être qu’il voudrait avoir d’autres enfants… Me semble que ça nous raccorderait »[10]. Marie s’adresse à sa mère et lui demande : « quelle bataille nous avons perdue un jour pour aboutir à être moins qu’un tapis »[11]. Cette question en pose une autre aux spectatrices et spectateurs : comment les femmes, historiquement, ont-elles été réduites à une telle oppression? Quelques instants plus tard, Marie affirme qu’elle a quitté son domicile pour refuser de subir la violence de son mari : « Y a des affaires que je trouvais normales. Maintenant, elles n’ont aucun maudit bon sens »[12].

La scène suivante est l’une des plus marquantes de la pièce. Les trois actrices jouent une scène de viol, Marie et la Statue représentant l’agresseur et Madeleine étant dans son propre rôle. Le langage y est particulièrement cru et il est possible d’affirmer que la scène ne reconstitue pas un viol, mais le viol que n’importe quelle femme pourrait subir : « C’était un plombier. C’état un notaire. C’était un professeur. C’était un musicien. C’était un psychiatre. C’était un menuisier. C’était un journaliste. […] Il connaissait la cliente et déclara l’avoir reçue en consultation »[13]. Dans le procès qui suit, l’avocat de la défense (joué par Marie et la Statue) projette la responsabilité sur la victime : « Les tentations ne peuvent venir que de la femme. Elle a tout fait pour que ça lui arrive »[14]. Puis, on annonce que le violeur est innocenté. Il s’agit là d’une réflexion particulièrement critique sur le système de justice, contrôlé essentiellement par des hommes, qui persiste à remettre en cause la parole des femmes victimes d’agressions sexuelles. Cette scène vise surtout à transmettre le sentiment d’injustice lié à l’impunité des violences faites aux femmes.

À un moment, la statue de la Vierge lance, juste avant d’éclater : « Je ne veux plus que l’on me salue dans une statue pendant que l’on me dénigre, que l’on me méprise dans chaque femme »[15]. Par cette déclaration, Denise Boucher met en opposition le culte lié à la Sainte Vierge, alors que le catholicisme perpétue la subordination des femmes. Cette Vierge est alors détruite, ou décide de se détruire en tant que symbole. Marie et Madeleine unissent leurs voix et lancent une série de déclarations, qui semblent être adressées aux hommes : « J’en appelle à vous, chevaliers moroses, qui avez fait vœu de masculinité. Je vous invite à déserter vos hystériques virilités »[16]. Ici, l’emploi et le renversement du mot hystérique est particulièrement intéressant dans la mesure où il s’agit d’un terme étymologiquement lié à l’utérus et traditionnellement utilisé pour qualifier une femme dérangée.

 

Interprétation

Nous pouvons affirmer que Les Fées ont soif pose plus de questions que n’offre de réponses. Dans la deuxième édition de 1979, deux des comédiennes de la pièce demandent : « Pourquoi nos mères ont-elles à ce point gardé le silence sur le viol, l’inceste, la prostitution et leur propre absence de plaisir? Pourquoi, alors qu’elles disposaient de tant de mots, ne nous ont-elles pas dit quelles étaient nos héroïnes, ne nous ont-elles pas parlé des féministes, des militantes, des amazones et de nos grand-mères? »[17]. Devant ces injustices, il y a la volonté de restituer la voix des femmes à l’Histoire, d’en faire des actrices qui agissent, et non subissent. Les Fées ont soif permet avant tout de transmettre une réflexion sur l’histoire de la prise de conscience des femmes. Les spectateurs et les spectatrices partagent les réflexions intérieures des trois personnages, auxquels il est possible de s’identifier et même de projeter dans un cadre plus large. Par exemple, la scène du procès ne dénonce pas un viol impuni, mais une série d’agressions sexuelles ignorées ou banalisées par le système de justice. Ce ne sont pas trois femmes avec des histoires particulières, mais trois types de femmes. Denise Boucher a tenté d’ébranler l’image de « La Vierge et la vierge » ; un archétype imposé à la femme, soumise et silencieuse, par la répression et par la violence. Elle combat l’idéal et le fantasme de la femme vierge, dépossédée de sa sexualité et de sa jouissance. Des générations de femmes ont vu leur plaisir confisqué, ou alors associé à la honte et à la culpabilité. Les Fées poussent alors un cri d’indignation conte cet état de fait. À un moment de la pièce, l’une des femmes déclare : « C’est en nommant c’qui m’manque que je découvre ce que je veux ». Il s’agit de décrire l’aliénation de la femme, qu’elle se manifeste dans l’isolement, la violence conjugale ou le viol. La pièce revendique aussi une émancipation de la femme dans la sphère privée, en parallèle avec toutes les luttes menées dans l’espace public.

 

Réception

Au final, nous pouvons affirmer que Denise Boucher a réussi à atteindre un public très large, notamment grâce à tout le bruit entourant la pièce. En effet, avant même les premières représentations théâtrales, Les fées ont soif fait l’objet d’une controverse. La querelle débute lorsque le Conseil des arts de la région métropolitaine de Montréal (CARMM) refuse d’accorder une subvention au Théâtre du Nouveau Monde pour la représentation de la pièce. L’organisme juge qu’il ne s’agit pas de théâtre et affirme que le langage de la pièce est impropre, vulgaire, obscène, ordurier, sacrilège et blasphématoire[18]. Les journaux se saisissent rapidement de l’affaire et l’équipe de production réplique par une conférence de presse afin de dénoncer cette forme de censure. Plusieurs groupes catholiques motivent leur opposition par l’utilisation « inappropriée » de la Sainte Vierge et le langage vulgaire de la pièce. Malgré les critiques, lors de la première représentation, le public accueille triomphalement Les Fées ont soif[19]. La critique est plutôt favorable et plus de 30 000 spectateurs verront cette pièce, ce qui en fait l’un des plus grands succès du TNM[20]. Nous ne pourrions omettre le caractère résolument féministe de cette pièce. Est-ce même ce qu’on lui reprochait, au fond? La mise en scène d’oppressions vécues par les femmes montrait évidemment une vérité que certains ne préféraient pas admettre. En ce sens, ce récit demeure important en tant que prise de parole féministe et son analyse permet de mieux comprendre son effet explosif sur les « valeurs québécoises » au moment de sa réception. Parce que l’égalité hommes-femmes, c’était loin d’être sacré.

 


 

1 – Fernand Dumont, « Une révolution culturelle ? », Le sort de la culture, Montréal, l’Hexagone, 1987, p. 287-309.

2 – Yves Jubinville, « Inventaire après liquidation : étude de la réception des Fées ont soif de Denise Boucher (1978) », L’Annuel théâtral : revue québécoise d’études théâtrales, no. 46, 2009, p.62

3 – Denyse Baillargeon, Brève histoire des femmes au Québec, Montréal, Éditions Boréal, p.181

4Ibid, p.205

5 – Denise Boucher, Les fées ont soif, Montréal, Éditions Intermède, 1978, p.78

6 – Denise Boucher, Les fées ont soif, Montréal, Éditions Typo, 2008, p.57

7Ibid, p.26

8Ibid, p.24

9Ibid, p.22

10Ibid, p.49

11Ibid, p.55

12Ibid, p.61

13Ibid, p.69

14Ibid, p.71

15Ibid, p.74

16Ibid, p.77

17 – Denise Boucher, op. cit., 1978, p.11

18 – Denise Boucher, op. cit., 2008, p.85

19 – Denise Boucher, op. cit., 1978, p.153

20 – Yves Jubinville, loc. cit., p.63

Advertisements

3 commentaires sur “Retour sur « l’affaire des Fées »

  1. Daphne
    21 avril 2014

    Merci pour la présentation de cette oeuvre. J’avais déjà entendu mentionné le nom de cette pièce sans vraiment savoir de quoi il en retournait. C’est encore plus féministe que j’aurais pu penser! Beaucoup des aspects de cette pièce demeurent pertinents aujourd’hui. La prise parole doit continuer, vous y contribuer et merci!

  2. Florianne
    25 juin 2014

    Quand j’ai lu – et adoré – cette pièce, je me suis demandé: mais pourquoi n’a-t-elle jamais été présentée à nouveau par la suite?
    Je n’ai jamais trouvé de réponse, à part me dire que ce serait par manque d’intérêt commun sur la question féministe.
    En savez-vous plus que moi?

  3. Stéphanie
    17 août 2014

    Pour votre information, la pièce Les fées ont soif sera présentée du 16 septembre au 11 octobre 2014 au Théâtre de la Bordée à Québec.

Laisser un commentaire

Entrer les renseignements ci-dessous ou cliquer sur une icône pour ouvrir une session :

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l’aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Information

Cette entrée a été publiée le 20 avril 2014 par dans Littérature, et est marquée , , , , .
%d blogueurs aiment ce contenu :