HYÈNES EN JUPONS

Collectif féministe qui dérange pour transformer

Fucking hockey moms

 

Sarah-Palin-With-Family-GOP-National-ConventionSarah Palin s’est présentée comme vice-présidente des États-Unis en 2008. Alors mère de cinq enfants nés avec des patins dans les pieds et gouverneure de l’Alaska, elle devient rapidement une image rassurante pour l’aile conservatrice des Républicains. Une fucking hockey mom! Elle blague elle-même là-dessus lors de son discours à la convention nationale républicaine, affirmant que la différence entre une hockey mom et un pitbull réside dans le rouge à lèvres [1].
 

Ainsi, si les femmes ont fait leur entrée sur le marché du travail (pour gagner encore aujourd’hui moins que leurs comparses masculins [2] ), elles forcent désormais leur place dans l’arène politique. Il ne semble pourtant pas évident qu’on leur ait permis de quitter leurs anciennes fonctions, celle de femmes au foyer tout comme celle d’objet passif du désir des hommes. La bonne politicienne est donc aussi une bonne mère de famille et elle doit accomplir ce double travail avec un sourire… maquillé !
 

3d_mo_9782896495290Publiée récemment chez VLB, dans la foulée de ces grandes réflexions féministes que l’on a connues aussi avec La Revanche des moches, Annie Cloutier, étonnamment doctorante en sociologie, défend le droit d’être mère au foyer sans honte aucune [3]. En d’autres termes, de n’avoir qu’un seul travail, le travail domestique. Selon elle, « [l]e discours féministe plaît aux femmes jusqu’au jour où elles se frottent aux choix réels de la vie de mère de famille. Elles se rendent compte de la difficulté à vivre jusqu’au bout le modèle proposé par le féminisme dominant. C’est là où les femmes qui seront peut-être épuisées et ambivalentes entre leur vie professionnelle et leurs enfants se poseront de sérieuses questions. »
 

Si elle refuse qu’on lui presse le citron jusqu’à ce qu’il n’en reste plus que de la poudre tout comme je le refuse, elle se garde bien de remettre trop de choses en question. Salariat et patriarcat l’épuisent? Elle rejette donc l’un pour embrasser pleinement l’autre! « Moi, je dis qu’il faut faire des choix qui ont du sens pour soi-même. C’est ça, la véritable autonomie. Il faut respecter ces choix et ne pas les juger sévèrement. » Le fameux individu libéral né d’une feuille de chou.
 

Mais où est donc la place des déterminations sociales à nos choix individuels, Mme la Doctorante ? « Pour moi, l’argument le plus important, qu’il soit biologique ou culturel, est que cet instinct [l’instinct maternel] est essentiel pour le bon développement des enfants. On ne peut pas tout nier sous prétexte que c’est ancré au plus profond de nos gênes. Le lien mère-enfant est tellement puissant, on ne peut pas en faire abstraction au nom de l’égalité. » On se fout donc de savoir s’il a été construit socialement, ce putain d’instinct maternel que je me cherche encore, l’important c’est que l’enfant en bénéficie. Quant à l’instinct paternel et le lien père-enfant, aucune mention.
 

Pourquoi faire une telle distinction entre les deux sexes? Pourquoi l’enfant aurait-il besoin d’une mère plus que d’un père ? Ou simplement d’un parent ? C’est une question intéressante à l’heure des gestations pour autrui, autrui étant désormais susceptible d’être un couple gai. Pourquoi la mère est-elle plus apte à rester à la maison ? Mme Cloutier dit s’être protégée économiquement en se mariant, reconnaissant ainsi qu’elle faisait un travail invisible et non rémunéré, qui serait reconnu en cas de divorce. C’est un bon pas pour l’égalité des droits. Mais le problème de ce féminisme libéral avec lequel on nous rabat constamment les oreilles dans les grands médias, c’est qu’il ne questionne jamais les dynamiques de fond.
 

A-t-on seulement pensé à plaider en faveur d’une diminution du temps de travail pour les deux conjoints ? Que s’est-il passé avec la grande promesse voulant que les avancées techniques caractéristiques du capitalisme nous libèrent du travail ? Comment est-il possible que dans l’une des sociétés les plus « avancées » du monde, on peine à élever nos propres enfants sans risquer le burnout ? Une petite prescription et c’est reparti pour un tour !
 

Le philosophe allemand Harmut Rosa tente de comprendre les pathologies de nos sociétés en analysant leurs structures temporelles. Dès le début de son livre La Théorie de l’accélération sociale, il constate ce paradoxe : « Nous n’avons pas le temps, alors même que nous en gagnons toujours plus. » Pour lui, le temps est une norme sociale coercitive abstraite qui s’impose aux individus.
 

On comprenait déjà, dans le Manifeste du Parti communiste, que la révolution permanente est le caractère propre de la société bourgeoise moderne[4]. En plus d’une accélération du changement social, Rosa constate aussi une accélération technique (transports, communication, production) et une accélération du rythme de vie (ex : réduction du temps consacré aux repas, au sommeil, à la communication avec la famille). Il relève d’ailleurs toutes sortes de phénomènes curieux qui se rapportent à ce dernier type d’accélération : du multitasking au speed dating en passant par le drive-through funeral (dispositif funéraire permettant de rendre visite au défunt et de laisser un mot sans quitter le siège de sa voiture).
 

Subjectivement, selon Rosa, cette accélération se traduit par « une recrudescence du sentiment d’urgence, de la pression temporelle, d’une accélération contrainte engendrant du stress, ainsi que par la peur de “ne plus pouvoir suivre”. » En effet, le volume d’actions à effectuer dans une journée augmente plus vite que les avancées techniques ne nous permettent de compenser.
 

Évidemment, cette accélération sociale est caractéristique d’un capitalisme qui vise, par essence, une accélération en vue de l’augmentation. Comme on le sait, ce système ne cherche pas la satisfaction des besoins, mais la production pour la production elle-même dans une dynamique sans fin et sans finalité autre que l’augmentation des profits. La gestion capitaliste repose sur le fait de « prendre de l’avance et d’exploiter cette avance » vis-à-vis des concurrents.
 

En dehors d’une analyse économiciste, Rosa tente aussi de saisir les fondements culturels d’une telle accélération. Il s’appuie sur les travaux de Max Weber au sujet de l’éthique protestante, qui se constitue d’une peur et d’une promesse. La peur de ne pas être élu par la grâce ou de ne pas être prédestiné. L’ascèse et la discipline individuelle permettraient de catalyser cette angoisse. Pour nos contemporains, elle se serait plutôt transformée en un sentiment de se tenir sur des pentes qui s’éboulent, autrement dit d’être « en suspens » dans un monde où se multiplient les contingences, où monte la peur de manquer des opportunités ou de prendre un retard impossible à combler.
 

La promesse serait celle de la vie éternelle si l’on est élu. Elle serait aujourd’hui devenue celle d’une prospérité éternelle ou de la richesse absolue. Disposer d’une quantité infinie d’argent, et donc d’options aussi nombreuses que possible, permet de réagir de manière adéquate aux contingences futures (besoins, menaces). La vie bonne en est désormais une où l’on met à profit notre durée de vie sur Terre de manière aussi intensive que possible avant que la mort ne lui mette un terme définitif.
 

Cependant, le besoin de sécurité, animé par la peur profonde de n’être pas up to date, entre en conflit avec le désir d’accélération, la promesse d’être en avant sur son temps, de maitriser les possibles. Si l’on tente de renouer avec l’horizon de la vie éternelle en imaginant une accélération illimitée, on échoue inévitablement car les inventions techniques augmentent le nombre d’options réalisables, que l’on peine de plus en plus à épuiser.
 

Sera-t-on mère de famille, étudiante, militante, politicienne, objet de désir des hommes? Faudra-t-il tout faire en même temps ou revenir aux valeurs conservatrices de l’homme pourvoyeur et de la femme qui prend soin? S’il est normal de ressentir de l’angoisse et de l’épuisement quand on nous demande de sur-accomplir (traduction libre de l’anglais overachieve) sur tous les fronts, je trouve essentiel de questionner les dynamiques sociales de fond qui nous amènent à nous sentir malheureux dans un monde où on nous avait promis d’enfoncer toutes les barrières de l’univers des possibles.
 

Je ne souhaite pas prendre la première sortie d’urgence à ma droite en suivant les voyants lumineux au sol et de glisser sur un beau toboggan jaune après l’écrasement. Je ne veux pas retourner derrière les fourneaux parce qu’on nous fait travailler trop pour consommer trop. J’aimerais plutôt qu’on pousse le pilote en bas de son siège et qu’on prenne les commandes de cet avion qui ne s’en va visiblement pas dans la bonne direction. Si je suis déjà épuisée à l’idée même de travailler 40 heures par semaine, de courir pour emmener mes rejetons à leur pratique de hockey pour ensuite aller moi-même me jeter à la salle de gym pour m’assurer d’éternelles belles jambes lisses, j’aimerais plutôt davantage qu’on remette en question nos conditions de travail plutôt que le jugement qu’on peut porter sur les femmes qui restent à la maison.
 

Si je comprends qu’il s’agisse d’une échappatoire à court terme, car l’employeur montre généralement peu de flexibilité pour accommoder nos réalités familiales, je ne crois pas que le retour de la femme au foyer soit une solution acceptable à long terme si l’on revendique l’égalité des hommes et des femmes.

 


 

1« Sarah Palin Hockey Mom, Pit Bulls and Lipstick », YouTube

2« Les femmes toujours moins payées que les hommes », SCFP

3« La fierté d’être mère au foyer », La Presse, 13 avril 2014

4 – MARX, Karl. Manifeste du parti communiste dans Philosophie, trad. Maximilien Rubel, Paris, Gallimard, 1982.

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Un commentaire sur “Fucking hockey moms

  1. Daphne
    23 mai 2014

    Je ne sais pas en quoi consiste ce fameux instinct maternel, même après deux enfants. Je sais ce qu’est l’amour parental cependant. Je pense que chaque parent le vit et l’exprime à sa façon. J’ai une collègue qui était bien heureuse de revenir travailler après son congé de maternité car elle s’ennuyait. J’ai un collège qui affirme que s’il pouvait se le permettre, il serait papa à la maison à temps plein.

    Mais ça : [l]e discours féministe plaît aux femmes jusqu’au jour où elles se frottent aux choix réels de la vie de mère de famille’?? Je suis mère et le discours féministe me plaît plus que jamais! Tout d’abord, le modèle de la ‘superwoman’ n’est pas un modèle féministe à mon avis, mais plutôt une création patriarcale-capitaliste. Je hais cette manie qu’ont certaines et certains de blâmer le Féminisme, comme si c’était lui qui avait fondé la société alors qu’il n’a réussi qu’à apporter des modifications à ce qui était déjà construit, la base demeurant patriarcale (on a encore du travail à faire pour déconstruire celle-ci!). Le féminisme n’est tout de même pas responsable de la tournure des événements depuis le temps où le lieu de travail était également lieu de résidence jusqu’à l’industrialisation. La réforme des milieux de travail priorisant la conciliation travail-famille demeure un enjeu féministe de même qu’une répartition des tâches domestiques et parentales plus équitables entre les sexes. Pour celles (ou ceux) qui ne veulent pas travailler à l’extérieur de la maison et peuvent faire sans, des arrangements qui ne les pénalisent pas (arrangement dont l’auteure s’est prévalue) ont également été rendus possibles grâce à des gains féministes.

    Devenir mère n’a pas remis mon féminisme en question, il l’a plutôt renforcé. Je me suis rendue compte que mon conjoint se fiait sur moi pour prendre en charge la gestion de la maisonnée et accomplir les tâches ménagères. Les femmes n’aiment pas plus faire le ménage et le lavage que les hommes et la négociation semble toujours à refaire dans une société qui représente encore les femmes comme celles qui accomplissent ces tâches. Mère de deux jeunes filles, je me rends également compte comment dès le plus jeune âge, on leur destine jouets et livres où l’accent est mis sur l’apparence physique. J’ai beau ne pas acheter ce type de jouets/livres, elles en reçoivent toujours en cadeaux (images de princesses qui battent des cils, qu’il faut habiller, peigner, etc.). Bref, beaucoup de travail féministe encore à faire pour ouvrir davantage de possibilités aux femmes.

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Cette entrée a été publiée le 12 mai 2014 par dans Débats, et est marquée , , , .
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