HYÈNES EN JUPONS

Collectif féministe qui dérange pour transformer

De Polytechnique à Isla Vista

 

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« Ni capitalisme, ni patriarcat. La société patriarcale encourage la violence contre les femmes. »

Quand nous avons pu lire les premières informations concernant la fusillade d’Isla Vista, nous avons immédiatement eu un frisson d’horreur et un seul mot en tête : Polytechnique. Dans les heures qui ont suivi, il a été possible de visionner la vidéo d’Elliot Rodger où il annonçait le carnage qu’il s’apprêtait à faire ainsi que ses motivations. S’il ne s’en prenait pas directement aux féministes, comme l’avait fait Marc Lépine dans sa lettre, on y retrouvait un même reproche:  que les femmes ne fassent pas ce qu’elles devraient faire.

 

L’impayable dette des femmes

Ce que Rodger reprochait aux « filles », c’était de ne pas lui offrir ce qu’elles lui devaient, c’est-à-dire de l’amour, de l’affection, de l’admiration et des relations sexuelles. Dans les vidéos publiées avant l’attentat, il déplorait que malgré sa gentillesse, aucune femme ne s’intéresse à lui : « Girls, all I ever wanted was to love you, be loved by you. I wanted a girlfriend. I wanted sex, love, affection, adoration ». Et ce serait cette frustration de ne pas recevoir ce qui lui était dû qui l’aurait poussé à punir les femmes de la sororité Alpha Phi. Ce que l’on présente comme la rage d’un individu va en réalité beaucoup plus loin. Derrière les lamentations de Rodger repose le raisonnement rétrograde selon lequel les femmes seraient des êtres à la disposition des hommes. Et partout, elles paient très chèrement ce dû… Pour avoir refusé des avances, des femmes se font défigurer à l’acide. Pour avoir quitté un conjoint, des femmes se font assassiner dans ce qu’on appelle un « crime passionnel ». Et comme dans le cas Guy Turcotte, les enfants ne sont pas à l’abri de cette violence meurtrière. Créé dans l’onde de choc suivant le drame d’Isla Vista, le blogue, When Women Refuse, recense les cas de femmes tuées ou battues pour avoir mis fin à des relations. À l’inverse, lorsque les femmes se défendent comme l’ont fait Marissa Alexander ou D., elles sont sévèrement punies par le système de justice. Cela relève d’une banalisation du contrôle des hommes sur les femmes, et du refus de permettre une autodéfense qui dépasse le corps policier.

Dans le cas de la tuerie de Polytechnique, Marc Lépine reprochait aux féministes de vouloir le beurre et l’argent du beurre. Congés de maternité, assurances moins coûteuses, catégories féminines aux Jeux olympiques… voici quelques-uns des incroyables privilèges féminins. Le lieu du massacre n’était pas anodin. Étudiantes dans des secteurs traditionnellement masculins, Lépine est allé éliminer, par les balles, ces femmes qui, selon lui, n’avaient pas leur place dans une classe d’ingénierie mécanique, alors que lui n’y avait pas été accepté. À travers ces deux drames, bien que très différents, nous retrouvons une même volonté de contrôle des femmes, au nom de ce qu’elles devraient être et ce qu’elles devraient faire.

 

De la maladie mentale à l’adulation du héros incompris

Dans la foulée d’événements de ce genre, la maladie mentale est souvent perçue comme la cause unique qui aurait provoqué le crime. En effet, aux lendemains des actes de Marc Lépine, comme ceux d’Elliot Rodger, la maladie mentale a tout de suite été pointée du doigt comme faisant partie intégrante et étant la source de leurs motivations. « On le sait bien, il faut être fou pour faire cela » ou encore « il n’y a que les fous qui font cela » sont des réactions plus d’une fois entendues. Sans nier l’existence de la maladie mentale chez ces individus, il est à la fois dangereux et nocif d’y accorder toute l’importance et d’y faire reposer le blâme. En effet, en associant automatiquement et en établissant une corrélation directe entre la maladie et le crime haineux, on ne fait qu’excuser le geste en le faisant reposer sur quelque chose considéré comme fondamentalement dangereux, irrationnel et incurable, comme si cela le rendait inévitable. Cela efface les motivations haineuses (qu’elles soient sexistes ou racistes), en plus de stigmatiser la maladie mentale en l’associant à ce genre d’acte. Tous les criminels sont peut-être malades, mais tous les malades ne sont pas des criminels. Diaboliser la maladie mentale en l’associant au pire est nocif pour les milliers de personnes souffrant de troubles de santé mentale et aliène ces personnes en leur apposant une étiquette de risque pour le reste de la société, ce qui ne fait que contribuer à leur isolation, l’un des ennemis principaux de la guérison. Cela se manifeste dans les solutions proposées aux lendemains de tueries, où les arguments en faveur d’un contrôle resseré de l’accès aux armes à feu s’étoffent de façon  capacitiste en exigeant l’interdiction pour les personnes diagnostiquées avec des troubles de santé mentale.

D’un autre côté, plusieurs affirment ne pas croire en la maladie mentale dans ce type de cas. Afin de mettre de l’avant le fait que les tueurs, comme Lépine et Rodger, ont un historique de mysogine et que cette haine profonde a provoqué un geste prémédité et «rationnel», plusieurs ignorent totalement l’aspect de la santé mentale afin de prouver que les événements n’étaient pas un acte de folie passagère. Bien que ces hommes ont en effet développé leurs idées haineuses à travers le temps, que les tueries semblent planifiées depuis un long moment, totalement effacer l’aspect de la santé mentale est également problématique. En ignorant la maladie mentale, on ne fait que refuser son existence et sa complexité, ce qui nuit à la reconnaissance essentielle du besoin de traitement, déjà assez restreint d’accès et amplement stigmatisé. De plus, ce raisonnement implique qu’il est impossible de prévenir des drames de la sorte par le traitement de longue durée et l’accessibilité à un système de santé offrant des services satisfaisants en santé mentale. Ne pas croire en la maladie mentale, tout comme la blâmer entièrement, sont des analyses qui manquent de profondeur, car elles ne reconnaissent pas la complexité des circonstances diverses qui ont mené à de telles tueries.

D’autres ignorent l’aspect irrationnel de la maladie mentale afin de pouvoir justifier les actes commis car ils sont en accord avec les idéologies derrière les attentats. En effet, il n’est pas rare de voir sur des forums défendant les « droits des hommes » des usagers qui sympathisent avec ces tueurs. Marc Lépine, tout comme Elliot Rodger, ont connu leur heure de gloire sur Internet à travers des admirateurs qui blâmaient les femmes comme véritables responsables des tueries. Cette « compréhension » envers les tueurs passe de l’empathie à l’adoration, voire même à l’adulation, en les considérant comme des héros dont l’exemple est à suivre pour ceux qui partagent leurs idées haineuses.

 

Le fou et le terroriste

Force est de constater que les actes terroristes basés sur la haine sont interprétés différemment selon l’origine de l’auteur du crime. Alors que les experts s’entendent généralement sur la définition du terrorisme comme étant un acte qui use de la peur et de la violence afin de mener à terme une idéologie à des fins politiques, les hommes blancs occidentaux qui souffrent de maladie mentale sont souvent plutôt considérés comme des fous isolés qui agissent sous le coup d’un moment d’irrationnalité. Et ce, malgré le développement de leurs idées haineuses sur une longue période, du partage de cette misogynie avec d’autres hommes, et la peur engendrée chez le groupe visé (ici, les femmes). Cela n’est pas le cas des hommes racisés qui comettent des attentats en lien avec des idéologies religieuses extrémistes. L’étiquette « terroriste » est tout de suite apposée sur les hommes racisés qui agissent pour des motivations religieuses, et personne ne tente d’expliquer ces mauvaises interprétations des écrits religieux par l’irrationalité de la maladie mentale. Alors que l’homme blanc est malade et victime, l’homme racisé est illuminé et terroriste. On trouve des excuses à l’un en minimisant l’importance de sa pensée haineuse, alors que l’on diabolise l’autre en lui réservant une étiquette qui pourtant pourrait s’appliquer dans les deux cas.

 

Alors que les analyses blâmant et niant la maladie mentale manquent de nuance tout en coutournant la problématique haineuse et terroriste, nous croyons qu’il est temps que les médias de masse et les commentateurs nomment ces actes pour ce qu’ils sont. Et aussi, que l’on cesse de nous présenter les meurtres de femmes comme des « crimes passionnels », des « drames familiaux » ou comme des « appels à l’aide » de la part des hommes. Ces gestes sont l’aboutissement d’une haine envers les femmes profondément ancrée dans une idéologie misogyne largement partagée, maintenue par le patriarcat et reconduite à travers la socialisation des hommes.

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