HYÈNES EN JUPONS

Collectif féministe qui dérange pour transformer

Ces pères qui tuent : une ressemblance troublante

 

WDT_1Alors que nous mettions en ligne l’article sur la tuerie d’Isla Vista, les premières informations sur les circonstances de l’accident de Saint-Liboire sortaient au compte-gouttes. Avec les premiers témoignages, on apprenait qu’il ne s’agissait pas d’un accident, mais d’un geste délibéré. Afin de se suicider, Thierry Patenaude-Turcotte aurait volontairement immobilisé sa voiture sur un chemin de fer jusqu’à la collision avec le train, tuant du même coup son fils de 19 mois. Dans les jours qui ont suivi, on apprenait que les parents de l’enfant s’étaient récemment séparés et qu’il et elle devaient passer en cour le 12 juin, en lien avec la garde de leur fils. Au Québec, nous avons vu bon nombre de ces « drames familiaux » faire les manchettes, l’un des plus connus étant le cas de Guy Turcotte. Mais d’un cas à l’autre, on retrouve une ressemblance troublante dans les circonstances qui entourent les filicides.

Le documentaire Les survivantes réunit six femmes dont les enfants ont été assassinés par leur ex coinjoint. Ensemble, elles souhaitent briser le silence et mieux cerner les facteurs de risque pouvant mener au filicide. « Pour nous, les survivantes, au-delà des tragédies qui nous unissent, les circonstances qui ont mené au meurtre sont tristement similaires. Avant de tuer nos enfants et de se suicider, nos ex nous ont tous fait subir de la violence conjugale à divers degrés et de différentes façons ». De la violence psychologique à la violence physique, les hommes ont d’abord tenté d’exercer cette forme de contrôle sur des périodes plus ou moins longues. Dans le cas d’une des survivantes, le harcèlement s’est poursuivi plusieurs années après la séparation, jusqu’au meurtre de la fillette. Mélanie Charron, l’ex conjointe de Thierry Patenaude-Turcotte, avait aussi porté plainte contre ce dernier pour des gestes violents.

Ce que les survivantes déplorent, c’est de ne pas avoir été prises au sérieux lorsqu’elles s’inquiétaient pour la sécurité de leurs enfants suite aux menaces de leur ex conjoint. Malgré des appels à l’aide formulés à la protection de la jeunesse, à la cour et aux services policiers, les conjoints ont souvent tout de même pu garder les enfants, jusqu’à ce que le meurtre survienne. Après que Thierry Patenaude-Charron n’ait pas respecté l’entente juridique et ait déclaré à son ex conjointe « un jour tu vas savoir c’est quoi, être privé de ton enfant », cette dernière a alerté la Sûreté du Québec, qui lui aurait conseillé de plutôt se référer à son avocat. Cela s’est déroulé dans les heures qui ont précédé la mort de son fils. Dans une entrevue, elle déclarait qu’avant le meurtre, elle s’attendait au pire : « Je l’ai dit aux avocats, à la police, à tout le monde. Mais ils n’ont rien fait ». Dans ces cas, la police a tendance à minimiser la gravité des événements. J’ai moi-même déjà eu affaire à un policier qui tentait de me dissuader de porter plainte suite à du harcèlement et des menaces de mort de la part d’un ex conjoint. Et je ne suis malheureusement pas la seule.

Les filicides vécus par les survivantes ont un autre point commun. Ils sont tous survenus lors de la séparation ou d’un conflit entourant la garde des enfants. L’une d’elles raconte : « Jules, mon ex partenaire, a tué mes enfants la veille que l’on passe en cour pour déterminer la garde de Justin et Jérôme. Un mois après notre séparation ». Une autre femme, Nadine, raconte aussi que son mari a tué les deux enfants la veille de la comparution en cour où elle devait obtenir la totalité de la garde. Dans ces cas, les pères détenaient encore la garde non supervisée des enfants, malgré des antécédents de violence conjugale et de menaces. Dans le documentaire, la psychologue et chercheuse Suzanne Léveillée explique que jusqu’à 80% des hommes qui tuent leurs enfants le font suite à une séparation, en guise de représailles contre l’ex conjointe. Dans ces circonstances, la rupture et les enjeux entourant la garde des enfants sont des facteurs de risque. Si ces hommes souffraient d’une détresse psychologique, ces derniers rendaient leur ex conjointe responsable de l’échec du couple et refusaient leur part de responsabilités. L’homicide de l’enfant est alors commis pour faire souffrir la mère, considérée comme la cause de leurs problèmes personnels. Cela m’enrage d’autant plus lorsque j’entends certains commentateurs affirmer que les pères tuent car ils « aimaient trop » leurs enfants. On ne tue pas par amour ; le filicide s’inscrit dans une logique de prise de contrôle ultime de l’homme sur son ex conjointe et sur les enfants.

La ressemblance dans les facteurs entourant les filicides est tellement frappante qu’on se demande pourquoi on ne peut pas davantage les éviter. De toute évidence, il y a un manque flagrant de considération envers les craintes formulées par les mères. Malgré des antécédents de violence et de criminalité, les pères peuvent, dans bien des cas, tout de même conserver la garde des enfants jusqu’à ce qu’ils s’en prennent physiquement à eux. Si les crimes d’honneur comme l’affaire Shafia font beaucoup de bruit dans les médias où on décrie la menace intégriste, les enfants tués par leur père suite à un divorce deviennent rapidement des faits divers. Et ces meurtres continuent de se produire, dans des circonstances d’une effrayante similitude. C’est à se demander combien d’enfants devront encore mourir pour qu’on ne prenne plus ces cas comme des drames familiaux isolés, mais plutôt comme un problème sociétal.

 


 
Pour en apprendre plus sur les filicides, vous pouvez consulter l’article de la Fédération des maisons d’hébergement pour femmes ici.
 


 

Entrevue avec les survivantes

Advertisements

11 commentaires sur “Ces pères qui tuent : une ressemblance troublante

  1. pop
    7 juin 2014

    Heu, en 2013, 54% des meurtre d’ enfants ont ete commis par des femmes…

    • Hyène en jupons
      7 juin 2014

      Les filicides sont, en moyenne, commis de 55 à 60% par des hommes, et de 40 à 45% par des femmes. Ce sont les statistiques qui reviennent le plus souvent. Dans l’article, nous parlons uniquement des pères, comme c’est lié à l’actualité récente. D’autant plus que les motivations des filicides ne sont généralement pas les mêmes pour les hommes et les femmes. Si vous souhaitez en apprendre plus, l’article que nous référons à la fin du texte donne davantage d’informations.

    • Civiff
      8 juin 2014

      Vous avez des statistiques au Canada concerné les infanticides et les félicides ? Quelle « chance ». En France, le sujet est tellement tabou qu’aucun chiffre n’est communiqué. Donc d’où tirez vous votre 54% des meurtres auraient été commis par les mères, l’information m’intéresse.

      • Arnile
        8 juin 2014

        En France, vous avez les statistiques de la SNATEM, qui donnent 56.3% d’infanticides par les mères en 2009.
        Pour le Canada, les chiffres en 2011 pour les infanticides d’après le CEHI sont les suivants:
        Mère seule 32 %
        Père seul 11 %
        Les deux parents 21 %
        Mère avec une autre personne que le père 16 %
        Père avec une autre personne que la mère 1 %
        Autre membre de la famille 5 %
        Famille d’accueil 6 %
        Autre proche 6 %
        Inconnu 2 %

      • Civiff
        9 juin 2014

        Je viens d’aller consulter le site qui s’intutile « la cause des hommes »… Bref, de liens en liens, je tombe sur un communiqué de la SNATEM, qui indique que les maltraitances seraient le fait de 50.9% des mères, mais rien sur les infanticides.
        Ces chiffres relevant des appels au 119 laisse supposer qu’il est basé sur les dires de l’appelant.
        Nous avons un observatoire de l’enfance (ONED), qui lui, ne fournit pas de chiffres.
        Si j’interpelle ici, c’est que nous vivons une recrudescence de meurtres d’enfants (j’évite volontairement le nom d’infanticide ou de filicide, la presse se chargeant assez de minimiser les faits) durant les DVH par les pères.
        Tous les week ends désormais, nous apprenons la disparition de ces petits et dans les articles, nous lisons que le père a ainsi « voulu punir la mère ».

  2. intervenant
    7 juin 2014

    Peut importe les raisons, le geste n’est pas pardonnable, qu’il soit par un père ou une mère.

    • Elisa
      8 juin 2014

      Bien sûr que le geste n’est pas pardonnable. Mais au-delà de ça, la problématique dont il est question ici est le motif de vengeance contre les femmes (souvent pour des jugements de garde) dans un contexte de lutte de pouvoir.

  3. pop
    8 juin 2014

    L’homme tue pour ce venger de son ex et la femme pour proteger d’un pere violent…belle rationalisation.

  4. mariedenis
    9 juin 2014

    Cela fait des années que la France a identifié un profil type de manipulateur/manipulatrice appelé « pervers(e) narcissique ». Ces personnes contrôlent leur victime au travers d’une violence psychologique intense et dans le cas de séparations, elles peuvent être susceptibles d’aliénation parentale mais une fois qu’elles perdent tout contrôle sur leurs victimes (leurs ex qui finissent par lâcher prise), elles en viennent parfois à tuer les enfants. La similitude entre ces meurtres, qu’ils soient perpétrés par des hommes ou des femmes, n’est pas un hasard car ces meurtres sont perpétrés par des personnes avec un profil « Type » identifiable mais totalement inconnu des professionnels au Québec… Je tente de faire connaitre et reconnaitre cette réalité depuis des mois mais sans grande écoute jusque maintenant…

  5. Chantal Lefebvre
    10 juin 2014

    moi en février dernier j’ai perdu une collègue de travail exactement dans les mêmes circonstance que vous décrivez, il a tué 4 personnes avant de suicidé mais tous ne sont pas mort sur le coup, que de souffrance, que de personnes touchés de près ou de loin, famille, collègue, amis d’école, voisin ect…..et ceux qui commettent l’irréparable peut autant être une femme ou un homme, ça dépend de l’état mental de chacun au moment de la séparation, de toute manière chercher le pourquoi fait trop mal et vaut mieux vivre notre présent avec une jolie pensée pour les personnes décédés.

  6. anonime
    5 juillet 2014

    Ces séparations ne sont que le déclencheur, la vrai cause se trouve dans l’enfance, parce que cette séparation à l’age adulte déclenche la répétition de ce qui s’est passé dans leur propre enfance, ou sans doute l’enfant est presque mort de ce qu’il a subis : http://www.alice-miller.com/index_fr.php

    « La Maltraitance, l’Abus de l’Enfant
    C’est quoi?

    Les humiliations, les coups, les gifles, la tromperie, l’exploitation sexuelle, la moquerie, la négligence etc. sont des formes de maltraitances parce qu’ils blessent l’intégrité et la dignité de l’enfant, même si les effets ne sont pas visibles de suite. C’est à l’âge adulte que l’enfant maltraité jadis commencera à en souffrir et en faire souffrir les autres. Il ne s’agit pas là d’un problème de la famille uniquement, mais de toute la société parce que les victimes de cette dynamique de violence, transformées en bourreaux, se vengent sur des nations entières, comme le montrent les génocides de plus en plus fréquents sous des dictatures atroces comme celle de Hitler. Les enfants battus apprennent très tôt la violence qu’ils utiliseront adultes en croyant à ce qu’on leur a dit : qu’ils ont mérité les punitions et qu’ils étaient battus « par amour ». Ils ne savent pas qu’en vérité la seule raison des punitions qu’ils ont subies était due au fait que leurs parents ont subi et appris la violence très tôt sans la remettre en cause. A leur tour ils battent leurs enfants sans penser leur faire du mal.

    C’est comme ça que l’ignorance de la société reste si solide et que les parents continuent en toute bonne foi à produire le mal dans chaque génération depuis des millénaires. Presque tous les enfants reçoivent des coups quand ils commencent à marcher et toucher les objets qui ne doivent pas être touchés. Cela se passe exactement à l’age quand le cerveau humain se structure (entre 0 et 3 ans). Là, l’enfant doit apprendre de ses modèles la gentillesse et l’amour mais jamais, en aucun cas, la violence et les mensonges (comme: « je te bas pour ton bien et par amour »). Heureusement, il y en a des enfants maltraités qui recoivent l’amour et la protection chez les « témoins sécourables » dans leur entourage. »

Laisser un commentaire

Entrer les renseignements ci-dessous ou cliquer sur une icône pour ouvrir une session :

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l’aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Information

Cette entrée a été publiée le 7 juin 2014 par dans Actualité, et est marquée , , , , , , .
%d blogueurs aiment ce contenu :