HYÈNES EN JUPONS

Collectif féministe qui dérange pour transformer

Riot Grrrl : punk-rock, anticapitalisme et féminisme!

 

riotgrrl1Alors que le punk-rock battait son plein dans les milieux sous-culturels et contre-culturels américains et anglais à la fin des années 1980, les femmes présentes dans ces scènes alternatives devaient sans cesse se battre afin de faire leur place. Ainsi, le schéma patriarcal se reproduisait autant dans leur vie privée que dans leur vie publique.
 

Les Riot Grrrl se sont donc avant tout constituées avec une volonté de s’organiser en non-mixité (entre femmes seulement) dans une scène musicale qui les considérait comme des moins que rien et qui les reléguait au second plan. Pourtant, le punk-rock avait toujours été perçu et amené comme un courant musical revendicatif et progressiste d’où émanait beaucoup de groupes anti-racistes et anti-capitalistes. Les femmes, toutefois, comme dans plusieurs autres milieux, étaient constamment mises à l’écart et sous-estimées. C’est ainsi qu’au début des années 1990, des femmes actives dans les milieux sous-culturels punk-rock de Washington D.C., Seattle et Olympia, se sont retrouvées et ont créé les Riot Grrrl. Artistes, musiciennes, punk-rockeuses, activistes, auteures de zines, etc. se réunissaient hebdomadairement autour de luttes communes contre les attitudes patriarcales, sexistes et misogynes dans leur milieu. Petit à petit, le mouvement prenait de l’ampleur dans les villes américaines et de plus en plus de femmes se sentaient interpellées par les revendications et finissaient par s’identifier elles-mêmes comme Riot Grrrl. C’est dans cet élan qu’elles se sont réunies pour rédiger un manifeste afin de cristalliser l’essence politique, féministe et culturelle de leurs revendications. Ainsi en 1991, le « Riot Grrrl Manifesto » est publié dans le fanzine Bikini Kill Zine 2. Celui-ci se déclinait en 16 points, affirmant les revendications de ces militantes tout en dénonçant les attitudes machistes de leurs pairs. Dans leur texte, elles s’attaquaient entre autres aux standards de beauté imposés par les hommes de leur milieu, au capitalisme qui construit et entretient le patriarcat, aux médias qui ne les reconnaissent pas comme des artistes à part entières et aux statuts de ménagères et de « potiches » qu’elles portaient trop souvent en tant que femmes.
 

Voici quelques points cités dans leur manifeste qui représentent assez bien le mouvement et leurs idéologies politiques[1] :

  • BECAUSE we hate capitalism in all its forms and see our main goal as sharing information and staying alive, instead of making profits of being cool according to traditional standards.
  • BECAUSE we don’t wanna assimilate to someone else’s (boy) standards of what is or isn’t.
  • BECAUSE I believe with my wholeheartmindbody that girls constitute a revolutionary soul force that can, and will change the world for real.

 

Les Riot Grrrl, avec leur critique du système capitaliste, s’en prenaient aussi à la division sexuée du travail qui représentait pour elles une grande barrière, que ce soit en tant que musiciennes et chanteuses de la scène alternative punk-rock ou en tant qu’alliées des hommes du milieu. Lors des concerts, elles étaient souvent assignées à des rôles dits féminins ou réduites à des tâches d’assistance et mises en retrait comparativement aux hommes qui étaient mis de l’avant pour leur participation au succès des évènements, de la musique et des revendications. Elles faisaient alors souvent des tâches comme la préparation des repas, l’organisation des spectacles, les vestiaires, etc. Des rôles qui restaient toujours dans l’anonymat et à l’arrière de la scène.
 

Assez proches du féminisme matérialiste, les Riot Grrrl ne s’inscrivaient toutefois pas dans la tradition marxiste orthodoxe de celui-ci. Elles étaient aussi très revendicatrices sur plusieurs autres aspects, tels que les agressions sexuelles, et remettaient en cause les hommes qui, tout comme elles, rejetaient le système capitaliste. Elles vont d’ailleurs, au travers de chansons et de textes, se positionner clairement contre ce qu’on pourrait qualifier de culture du viol tout en dénonçant leurs camarades masculins qui utilisaient le slutshaming ou qui ne reconnaissaient pas la notion de consentement dans les relations privées. Les survivantes étaient souvent blâmées pour les agressions qu’elles subissaient et les autres membres de la scène minimisaient leur vécu. Les dénonciations des agressions à caractère sexuel n’étaient donc pas reconnues, même malvenues, voir prohibées.[2] Cette attitude contribuait fortement au ras-le-bol général des femmes qui voulaient faire entendre leur voix. Les Riot Grrrl se sont donc non seulement attardées à se battre aux côtés de leurs compères masculins, à briser des tabous, à combattre le patriarcat et ses répercussions, mais aussi à faire de l’éducation populaire. Celle-ci se faisait notamment au travers d’ateliers sur des sujets politiques et les oppressions qu’elles vivaient, par la rédaction de textes et d’articles, mais aussi et surtout par la production de chansons revendicatives et dénonciatrices. Elles se faisaient donc entendre dans des milieux plus militants ainsi que dans la scène musicale qu’elles fréquentaient.
 

tumblr_m7borjp7sJ1rbyol4o1_r1_500Dans une perspective plus idéologique, elles revendiquaient le droit aux femmes racisées, lesbiennes, transsexuelles et travailleuses du sexe d’investir la scène musicale et de s’y impliquer au même titre que les hommes et sans discrimination. Sans le décrire comme tel, les Riot Grrrl utilisaient donc une forme d’approche intersectionnelle. C’est d’ailleurs pour cette raison que plusieurs sociologues les associent à la troisième vague de féminisme. Le nom du mouvement n’est d’ailleurs pas anodin au point de vue politique et féministe. Le terme « riot » qui signifie en français « émeute » est directement relié à un appel à l’insurrection, à la révolte des femmes dans leur milieu culturel et privé. « Grrrl » rappelle un grognement, une façon d’avertir « Faites attention, on peut mordre lorsque menacées ! ».
 

En 1992, elles organisèrent même une convention nationale à Washington D.C. Celle-ci fût constituée d’ateliers qui traitaient d’identités sexuelles, de viols et violences sexuelles, de racisme, et d’appartenance ou non à la communauté punk. Suite à cette convention, les médias commencèrent à s’intéresser aux Riot Grrrl, mais malheureusement pour les mauvaises raisons. Plusieurs militantes notent qu’on ne leur accordait pas d’entrevues sérieuses, leurs propos étaient souvent ridiculisés, les enjeux sur lesquels elles voulaient amener l’attention étaient banalisés, et on les présentait avec une image sexualisée. Le mouvement organisa donc un blocage médiatique de masse et créa un réseau de diffusion indépendant, la Riot Grrrl Press, pour publier leurs textes comme elles l’entendaient. Cela ne suffit pourtant pas à empêcher les Riot Grrrl de se faire récupérer par l’industrie pop et médiatique.
 

De nos jours, même si quelques femmes s’identifient encore aux Riot Grrrl, elles ne sont plus aussi nombreuses. L’effacement de ce mouvement nous questionne non pas sur sa pertinence, mais plutôt sur son organisation et sur la façon de contrer les médias et l’industrie culturelle populaire. Celle-ci a réussi à s’emparer et à se réapproprier certains concepts et luttes comme le « Girl Power » en reproduisant, une fois de plus, une image sexuée des femmes et en livrant un message vide de revendications, contrairement à ce que les Riot Grrrl portaient.

 


1 – Le manifeste complet est disponible ici, pour lire les 16 points.

2 – New York Radical Feminists, Connell, Noreen, Cassandra Wilson. « Rape: the first sourcebook for women », New American Library, 1974, 283 p.


 

 

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5 commentaires sur “Riot Grrrl : punk-rock, anticapitalisme et féminisme!

  1. savary
    11 juin 2014

    Formidable !

  2. Michèle Vatz Laaroussi
    11 juin 2014

    texte très intéressant. Où en est on maintenant

  3. rezurrection98
    11 juin 2014

    voila le dernier clip du band les mots dits bonne ecoute http://www.youtube.com/watch?v=fcPgenXXIbw&list=UUD9gYaMlunkIoTH5DIB5QYQ

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Cette entrée a été publiée le 10 juin 2014 par dans Musique, et est marquée , , , , , , .
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