HYÈNES EN JUPONS

Collectif féministe qui dérange pour transformer

Fuck le street art corporatif !

Keep Fighting, par Zola (Facebook OffMuralES)

Keep Fighting, par Zola (Facebook OffMuralES)

Le festival MURAL est un événement artistique basé à Montréal qui « vise à célébrer la créativité et démocratiser l’art urbain » . En 2013, le festival a gagné le Grand Prix du Tourisme de Montréal et a su mettre de l’avant un art de la rue vendeur, consensuel, propre et légal, plaisant autant aux touristes qu’aux commerçants. En 2014, fier de son édition précédente, MURAL a été sponsorisé notamment par la société de développement de la rue St-Laurent et a eu comme partenaires des entreprises telles qu’Ubisoft (studio de développement de jeux), W Montreal (hôtel) et HANSEN (cabinet de relations publiques). Le matériel artistique, l’alcool et autres commodités ont aussi été fournis par des commerces qui ont pu notamment voir leur logo affiché sur le site web de l’événement. En réaction à cette récupération de l’art de rue, un groupe de femmes s’est réuni pour dénoncer l’art corporatif de MURAL et afin d’organiser un événement féministe, antiraciste, anticolonial et anticorporatif.

 

L’art de rue n’est pas à vendre

Le OFF-MuralES se veut une alternative au festival MURAL et une prise de position claire contre le street art corporatif, celui qui sert notamment à faire vendre des produits ou à promouvoir une marque, une compagnie. Aux yeux de ces femmes, l’art de la rue est le moyen d’expression de l’exclu-e, de celle ou celui qui n’est pas inclus-e dans le discours dominant et qui doit intervenir à même la rue pour se faire voir. L’art de rue est criminalisé et réprimé, il permet une prise de parole symbolique et efficace dans une société qui n’offre pas à tous et à toutes la même possibilité de se faire entendre. L’art corpo est quant à lui une récupération évidente, dont l’objectif est de vendre une esthétique, des produits ou de donner du capital à un quartier dans le contexte plus large de la gentrification. C’est un art aseptisé, légal, et même encouragé, qui ne remet pas en question l’ordre établi : « Il s’agit ici de modérer les propos, de marchander les images, de faire avec, d’embellir. Or, dans une ville inflexible qui ignore le pauvre et punit l’autochtone, dans une ville inflexible qui exile les travailleurs et invite les riches, il n’est pas possible de négocier. Les participant-e-s du festival OFF-MuralES refusent de négocier. [1] »

Dans son mémoire [2], Katrine Couvrette traduit ce concept en parlant d’institutionnalisation de l’art graffitique. Elle fait mention notamment de l’octroi, par la Ville de Montréal, d’espaces légaux aux graffiteurs « afin de leur permettre d’exercer leur art en toute légalité et dans le respect de la propriété publique et privée [3] » . On parle alors, dans ce cas-ci comme dans le cas du festival MURAL, d’artistes qui sont en quelque sorte « domestiqués », car contrôlés culturellement.

Dans le zine du OFF-MuralES, le Collectif Wall of Femmes dénonce de plus « l’hypocrisie de limiter l’art de rue dans un seul emplacement où la permission est accordée à un groupe d’artistes approuvés alors que simultanément l’art de rue est criminalisé partout ailleurs [4] ». Le fait de délimiter territorialement les lieux où il est légal de faire du street art renforce socialement l’idée selon laquelle les interventions faites ailleurs constituent du vandalisme. Il s’en suit donc une division au sein des artistes de rue : ceux et celles qui ont légalement le droit de s’exprimer, et les autres.

 

Esthétique de l’exclusion

Fuck Colonialism, par Cam (Facebook OffMuralES)

Fuck Colonialism, par Cam (Facebook OffMuralES)

Les artistes du OFF-MuralES dénoncent la marginalisation des artistes de rue femmes, queer, trans et racisées. Les organisateurs de MURAL (LNDMRK, constitué de quatre hommes) ont sélectionné des artistes majoritairement hommes et blancs. En d’autres mots, ils ont jugé que leur art était plus affichable, vendable que celui des autres et ils ont décidé que ce serait les œuvres de ces hommes-là qui seraient vues par les touristes et les citoyen-ne-s, leur conférant de ce fait un grand pouvoir. Bref, dans l’art de rue comme dans l’art en général [5], les femmes n’ont pas accès aux mêmes privilèges que les hommes. Leur travail est moins reconnu [6], moins payé, leur dévouement est questionné, leurs motivations et leur passion sont remises en question [7].

L’exclusion des femmes du festival MURAL n’est pas surprenante, car cette marginalisation est aussi présente au sein de la culture du graffiti, qui est associé à la figure masculine : risque, défi, dissidence, rébellion, etc. [8] Non seulement elles sont dans une situation de double-minorité (femmes artistes actives dans une contre-culture), mais leurs messages, de par leur nature, peuvent difficilement être acceptés, respectés et valorisés dans un contexte machiste. Serait-il profitable à un festival touristique capitaliste de mettre de l’avant du street art anticolonial et de rappeler aux festivaliers et festivalières que « la ville de Montréal s’est construite sur le territoire de la Nation Kanien’keha :ka sans que jamais il ne soit cédé [9] » ? Serait-il vendeur de dénoncer le sexisme ambiant lorsqu’un des commanditaires principaux est incapable de créer ne serait-ce qu’une seule héroïne féminine principale dans ses jeux vidéo ?

 

Nous sommes de plus en plus présentes

Julia Baird du New York Times affirmait en mai dernier que la rue n’était plus exclusivement le territoire des hommes et que les femmes artistes étaient de plus en plus présentes, que ce soit en Amériques, Europe, Brésil, Colombie, Afghanistan, Égypte, Australie ou ailleurs. Il est encourageant et inspirant de constater que de plus en plus de femmes à l’international s’expriment sur les murs de leur ville, souvent en toute illégalité et parfois même au péril de leur vie, afin d’initier des changements sociaux.

  • La jeune Malina Suliman fait des squelettes en burqa à Kaboul et Kandahar pour dénoncer les inégalités et la répression que les femmes afghanes subissent, malgré les menaces contre elle et sa famille ;
  • En Égypte, plusieurs artistes utilisent le street art pour dénoncer les violences subies par les femmes, entre autres à travers le projet Women on Walls ;
  • À Brooklyn, Tatyana Fazlalizadeh a initié le projet Stop Telling Women to Smile, qui est maintenant visible dans plusieurs villes du monde, afin de sensibiliser au harcèlement de rue ;
  • D’autres exemples intéressants ici.

Dans tous les cas, il s’agit de lutte contre l’oppression. L’acte du street art, en tant que femme, est une action profondément politique. Artistes femmes, queer, trans et racisées ! Le système dominant nous rejette, nous écrase, nous opprime. Attendrons-nous que les festivals corpo nous offrent des murs pour nous faire entendre ?

 

———————————————————–

[1] Harpy, Manifeste du festival

[2] Couvrette, Katrine (2012). « Le graffiti à Montréal : pratique machiste et stratégies féminines ». Mémoire de maîtrise en histoire de l’art, Montréal, Université de Montréal, 100 p.

[3] Couvrette, p. 84

[4] Zine du OFF-MuralES, p. 8

[5] Voir à ce sujet: Robineau, Anne (2013). « Inégalités et minorisation des identités chez les femmes artistes dans la francophonie canadienne ». Nouvelles perspectives en sciences sociales : revue internationale de systémique complexe et d’études relationnelles, vol. 8, n° 2,  p. 145-174.

[6] Robineau, p. 146

[7] Couvrette, p. 66 et 82

[8] Gentry, Erin (2008). « Girls’ night out : Female graffiti artists in gendered city ». Mémoire de maîtrise en arts disponible en ligne, Ohio, Bowling Green State University, p. 32

[9] Zine du OFF-MuralES, p. 3

 

Autres ouvrages consultés

Le Coroller, Franck (2005). « Des murs aux trains. Des graffiteurs de Montréal ». Globe : revue internationale d’ études québécoises, vol. 8, n° 2, p. 121-152.

Macdonald, Nancy (2002). The graffiti subculture: Youth, Masculinity and Identity in London and New York, New York : Palgrave. xiii, 256 p.

 

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3 commentaires sur “Fuck le street art corporatif !

  1. 1488juifs
    25 octobre 2014

    Toutes les manifestations d’art underground ont été malheureusement reprises par le capitalisme. Comme vous le dites si bien, le graffiti en est un bon exemple. Le hip Hop comme expression revendicatrice l’a été également. On fait bien de le dénoncer et faire connaître les artistes d’origine de ces milieux. L’art ne doit être que révolutionnaire à mon sens. Comme les situationnistes l’ont clairement démontrés.

  2. The Jewelry Store
    15 avril 2015

    Cool article, It was inspiring.

  3. monsieur chose , easy
    1 février 2016

    En tant qu’homme blanc je comprend l’en-jeux en general. Par contre pour ce qui est du streetart, les streetartist sont choisi plus pour ce qu’il fond que pour leur tronche.je suis un street artist et je conprend les passion que soulève les inégalité politique quelqu’un soit.Par contre ce que je faits c’est développer mon style unique.les gents aime sans forcement avoir vue ma tronche.il y deja des artiste tres engager au niveau politique. personnellement je les trouve lourd mais il le fond avec le coeur.ils me dirais égocentrique mais c’est faux. je n’ai juste pas le temps pour ca.

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Cette entrée a été publiée le 10 juillet 2014 par dans Actualité, et est marquée , , , , , , , , .
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