HYÈNES EN JUPONS

Collectif féministe qui dérange pour transformer

Les femmes racisées et la nécessité de l’intersectionnalité

 

64689_10200139436870381_632992305_nÊtre une femme dans une société patriarcale et machiste est déjà difficile. Nous devons combattre tous les jours le sexisme ordinaire, les réactions machistes de nos collègues, camarades et proches. Nous vivons des oppressions qui sont propres aux personnes s’identifiant comme femmes. Bref, on le sait, on a besoin du féminisme pour combattre le patriarcat ! Mais être une femme racisée[1] est une autre chose, c’est cumuler plusieurs types d’oppressions différentes ! C’est pourquoi ces femmes (dont je fais partie) s’identifient plutôt à une approche féministe postcoloniale qui prône une analyse et une intervention intersectionnelles. Ici, je tenterai de décortiquer le principe même d’intersectionnalité et d’en montrer la pertinence dans nos luttes féministes.

 

Depuis l’émergence des premiers débats rapportés d’afro-descendantes aux États-Unis qui ont eu un impact significatif dans la littérature féministe, la majorité s’accorde sur un même point : le féminisme, tel que connu et propagé par une certaine classe dominante, est considéré comme ethnocentrique et hégémonique. Il ne faut pas oublier que les femmes ne représentent pas un groupe homogène, unifié et solidaire, c’est pourquoi il est important de souligner leurs différences. Certaines vont même jusqu’à affirmer que « le monde est construit sur la réalité des femmes blanches ». On note ici la référence à un certain féminisme bourgeois de type néocolonial présent dans les pays occidentaux. Force est de constater qu’en raison d’un héritage esclavagiste et de la mise en place d’un système patriarcal déjà établi depuis longtemps, la réalité des femmes racisées ne rejoint pas vraiment celles des femmes blanches, même si ces dernières sont elles aussi soumises à certains rapports de domination. W.E.B. Du Bois, sociologue, historien et activiste panafricain définit l’esclavage comme un système social basé parallèlement sur une idéologie raciste qui prône la suprématie de la « race blanche » et une idéologie patriarcale. Ainsi, il est important de rappeler qu’il n’existe pas un féminisme unique, mais bien une multitude de féminismes.

 

Également, comme le mentionnait Angela Davis, nous ne devons pas oublier d’autres facteurs complémentaires à la lutte des femmes racisées et afro-descendantes et à leur représentativité. Extrait de son livre Black Feminism, le regard que l’on doit porter sur les femmes racisées doit passer « par une analyse articulant capitalisme, patriarcat et « race » comme des entités qui ne devraient pas être dissociées ». Elle ajouta aussi : « L’affirmation la plus générale […] serait que nous sommes engagées à lutter contre l’oppression raciale, sexuelle, hétérosexuelle et classiste, et que notre devoir spécifique est le développement d’une analyse et d’une pratique intégrées basées sur le fait que les plus grands systèmes d’oppression s’entremêlent ».

 

Évidemment, l’exercice concernant l’intersectionnalité n’est pas de diviser les femmes issues de différents groupes culturels, de genre ou de classe, mais bien de les unir en prenant en compte que chacune d’entre elles possède un passé singulier qui lui est propre. De plus, les femmes racisées ne jouissent pas des mêmes privilèges socio-économique que les femmes blanches. Ces dernières ont plus de facilités à obtenir un emploi et ne vivent pas les discriminations reliées à leur appartenance ethnique dans la sphère professionnelle. Leurs conditions de vie sont alors plus enviables, même si elles restent souvent inférieures à celles des hommes. Les femmes racisées issues de groupes minoritaires déplorent que la lutte au patriarcat et à l’émancipation des femmes se soit basée sur « l’oppression sexiste et non et sur les autres formes de hiérarchisation entre les systèmes d’oppression ». Une sororité universelle serait donc envisageable, mais uniquement possible si tous sujets concernéEs prenaient en compte les oppressions vécues par les femmes selon leur origine ethnique, leur classe sociale, leur religion, etc. afin d’éliminer ces discriminations parfois inconscientes qui se sont alimentées avec le temps.

 

Le concept d’intersectionnalité résiderait-il donc au cœur même d’une cohésion entre les différents groupes militants luttant pour la cause des femmes ? Ce dernier introduit le concept de la « matrice des oppressions » ou encore celui de « systèmes d’oppressions entrecroisées » pour désigner l’interconnectivité entre le racisme, le sexisme et le classisme. De plus, le concept d’intersectionnalité prend en compte diverses formes de discriminations, comme l’hétérosexisme, le capacitisme ou le colonialisme. Concrètement, il se veut un outil d’analyse pour mieux comprendre l’interrelation entre ses trois pôles principaux (genre, classe, « race »), mais aussi les sous-systèmes d’oppressions qui en découlent afin de décortiquer et de mieux comprendre les expériences de chacune. Le but ici n’est pas de simplement recenser les différentes oppressions vécues par ces femmes, mais plutôt de comprendre comment elles s’articulent et ainsi de pouvoir trouver des moyens d’actions plus adaptés à leurs situations particulières. C’est dans ce sens que nous pouvons parler d’intervention intersectionnelle. La recherche d’une construction identitaire singulière vient donc former un champ disciplinaire pertinent dans la mesure où chacunE peut tenter de prendre conscience de ses propres préjugés afin de « faire contrepoids à un racisme non conscient ».

 

Reconnaître la pluralité des identités pourrait donc être un moyen de favoriser aussi l’empowerment de toutes les femmes en valorisant leurs expériences singulières afin de mieux les identifier. Cela dit, l’approche intersectionnelle s’inscrit aussi dans un examen de conscience personnel incitant à « explorer les sentiments de colère et de désarroi des femmes et ceux reliés au statut de minorité, insiste sur leur capacité à trouver des solutions à leurs problèmes, et clarifie les liens entre leur environnement social et leur difficultés personnelles »[2]. Celle-ci permet d’identifier les diverses relations de domination qui peuvent s’exercer entre femmes.

 


1 – “Le concept de « femmes immigrées et racisées » désigne les femmes immigrées, tous statuts confondus, incluant les nouvelles arrivantes, les femmes dites des « minorités visibles », immigrées ou nées ici; les femmes des communautés culturelles, immigrées ou nées ici, faisant l’objet de « racisation ». La race n’existant pas pour nous, certains groupes font l’objet d’une « racisation » ou d’une construction sociale apparentée à la définition de la race.” Définition : La Table de concertation des organismes au service des personnes réfugiées et immigrantes (TCRI), en collaboration avec le Comité de réflexion sur la situation des femmes immigrées et racisées. http://etatsgeneraux2012.files.wordpress.com/2012/02/rapport-1.pdf

2 – L’intervention féministe intersectionnelle : un nouveau cadre d’analyse et d’intervention pour répondre aux besoins pluriels des femmes marginalisées et violentées – Christine Corbeil et Isabelle Marchand – Janvier 2007 http://www.unites.uqam.ca/arir/pdf/interventionfeminineintersectionnelle_marchand_corbeil.pdf

 

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2 commentaires sur “Les femmes racisées et la nécessité de l’intersectionnalité

  1. Patty O'Green
    6 octobre 2014

    Super intéressant!

  2. Ping : Arrêtez de me voir comme cette femme fragile et exotique à sauver! | HYÈNES EN JUPONS

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Cette entrée a été publiée le 6 octobre 2014 par dans Débats, et est marquée , , , , , , , , .
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