HYÈNES EN JUPONS

Collectif féministe qui dérange pour transformer

Arrêtez de me voir comme cette femme fragile et exotique à sauver!

 

originalJe reviens sur le sujet des femmes racisées[1], mais cette fois-ci pour vous parler de mes expériences personnelles et de mes moyens d’auto-défense dans certaines situations ou je vis à la fois du racisme et du sexisme (qui selon moi sont indissociables).

D’abord je crois qu’il est important de définir la notion d’Orientalisme. Celle-ci est un mode de pensée et d’analyse de l’Occident en opposition à une image « exotique » qui est faite de l’Orient. Ce courant implique une socialisation particulière face à « l’étranger » et en fait un être barbare qui a besoin d’être sauvé par l’impérialisme. Il est aussi utilisé pour légitimer et rationaliser les actions colonialistes en considérant les Occidentaux comme intrinsèquement supérieurs.

C’est à partir de cette notion et de l’analyse qu’en fait Edward Saïd, auteur du célèbre livre : L’Orientalisme. L’Orient créé par l’Occident (1978), que je me base pour rejeter les commentaires que je juge sexistes et racistes. Cet ouvrage, étant un pilier des études postcoloniales, mène une analyse critique de la construction de l’identité occidentale par sa représentation et son discours colonial sur les populations orientales dans la littérature. Ainsi lorsqu’un homme blanc me dit que je suis « exotique » pour me complimenter,  je vois derrière ce commentaire toute l’histoire coloniale de mes origines. Je citerais ici Tassja, The Jasmine Diaries Part II: ‘Exotic’ is Not a Compliment[2] qui exprime exactement ce que je ressens face à ce genre de commentaire :

« Often times, white people think they’re complimenting me by saying I look ‘exotic’. They don’t realize that the word ‘exotic’ itself is bloodstained with a history of colonial rape, or what it means for me, as a WOC[3], to be the exotic Other in a white supremacist world. Or white women will sigh with longing over Jasmine tropes and evince a desire to embody/consume the Other: darkening their hair, wearing black eyeliner, big earrings or saris. They like to play at being what they think I am, what they think Jasmine is. For them, Jasmine is a an exciting adventure, a garment they can put on and take off at will. For me, she’s real, she’s my everyday, she walks in my skin and looks through my eyes. The degradation and violence that she endures is done to me. The brilliant Emi Koyama once said “There’s no innocent way of being in this world”, meaning that no one, not even the most enlightened among us, can exist outside of history, outside of the legacies of colonial violence that shaped the world we inhabit. »

Le racisme et le sexisme, se croisant pour les femmes racisées, ne peuvent pas être analysés de façon distincte. Ainsi, ces oppressions ne proviennent pas seulement de la société ou du patriarcat, elles peuvent aussi provenir de nos propres milieux féministes ou antiracistes et c’est dans ce sens que je vous parlerai de mes expériences plus personnelles.

Par exemple, au sein de ma propre communauté, je sens une certaine réticence à mon féminisme de la part de quelques unEs. Certains hommes, voire certaines femmes de ma communauté d’origine croient que je veux remettre en question les traditions et les habitudes culturelles de la communauté. Par contre, je trouve quand même que les réticences sont plus grandes au sein même des espaces féministes que je fréquente, parfois consciemment, parfois non.  À partir du moment où il m’est arrivé de parler des réalités des femmes immigrantes ou racisées, je me suis fait dire que ce n’était pas la place, pas le moment, ou que c’était des situations trop particulières. Le manque de visibilité ou d’inclusion des femmes racisées dans les mouvements féministes est donc un symptôme des privilèges des femmes blanches.  Je me fais aussi souvent demander d’où je viens au premier abord, comme si cette caractéristique définissait mes positions politiques et ma personnalité. Je perçois cette question comme très réductrice. Mentionner mes origines peut être pertinent dans certains contextes, mais plus souvent il s’agit de curiosité mal placée, voire même de jugements. À cette question, je réponds : le quartier dans lequel je vis à Montréal ou bien la ville dans laquelle j’ai grandi au Québec. Les gens sont pour la plupart déconcertés par ma réponse et ne savent plus trop quoi me demander. Par ailleurs, en tant que femme arabe d’origine musulmane, les femmes occidentales (féministes dans ce cas-ci) ont la mauvaise habitude de vouloir me dicter ce qui est bon pour moi et de me féliciter lorsque je pose des actions féministes. Cette attitude me met hors de moi, elle sous-entend que je suis incapable de prendre de bonnes décisions pour moi, qu’il faut que je sois « sauvée » par ces femmes blanches bien pensantes et surtout que mes choix doivent être limités, car ils risquent de ne pas être les bons. Qui, mieux que moi-même, sait quelles actions seront les bonnes pour moi et auront un impact significatif sur ma vie ?

Il m’est aussi arrivé à plusieurs reprises d’aller dans des partys avec des « militantEs » et d’entendre des commentaires racistes. Ceux-ci se voulaient être des blagues, de l’humour. Semble-t-il que je n’ai pas le même humour que ces personnes. Pour se déculpabiliser, les gens qui font ce genre de blague rajoutent souvent un petit commentaire à la fin du genre : « entre amiEs on peut se le permettre, on sait qu’on ne le pense pas ». Ils/elles ne se soucient pas de savoir si ces paroles peuvent blesser, si elles sont le reflet d’un passé colonial, d’une société raciste, etc. Et quand j’ose dire que je ne trouve pas ça drôle, on me reproche de ne pas avoir d’humour et certainEs vont même jusqu’à me dire : « oui, mais de toute façon ce n’est pas une blague sur les arabes, tu ne devrais pas te sentir visée, c’est sur les juifs, noirs, name it… ». Ce genre de double discours est autant à proscrire que ceux concernant les oppressions liées au sexe ou à l’orientation sexuelle.

Finalement, il y a un dernier comportement dans les milieux militants que je ne supporte vraiment pas en tant que femme racisée. Être considérée comme l’amie « immigrante de service », se faire prendre en exemple pour expliquer à quel point les immigrantEs sont bien intégréEs ou pour montrer que nous aussi on a des amiEs immigrantEs, etc. Je déteste qu’on me présente en disant : « Je vous présente …, elle est d’origine … ». Je ne vois aucune pertinence dans cela et je sens surtout que je ne suis pas prise à ma juste valeur, qu’on se sert de moi pour prouver aux autres son ouverture et l’application de ses valeurs. Lorsqu’on présente une amie québécoise, on ne ressent pas le besoin de spécifier où elle est née, alors je ne comprends pas pourquoi il est important de spécifier mon parcours migratoire, c’est fucking insultant et réducteur.

 


 

1Les femmes racisées et l’intersectionnalité

2The Jasmine Diaries Part II: ‘Exotic’ is not a Compliment

3 – Women of color

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Cette entrée a été publiée le 12 novembre 2014 par dans Coups de gueule, et est marquée , , , , , , , .
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