HYÈNES EN JUPONS

Collectif féministe qui dérange pour transformer

Le backlash

« En tant que féministe, je sais que la révolte des dominées prend rarement la forme qui plairait aux dominants. Je peux même dire: elle ne prend jamais une forme qui leur convient. Et aller plus loin: ce que les dominants attendent, c’est qu’on demande ses droits poliment, et que si on ne les obtient toujours pas […] on fasse comme si de rien n’était. Et c’est bien vrai que cela ne fait pas de différence, pour les hommes, si la violence masculine contre les femmes est éradiquée demain ou dans 100 ans. […] Ce qui est grave en revanche, aux yeux des dominants, c’est que les opprimés “se trompent de réponse”. C’est cela qu’il est urgent de corriger, de réprimer, de mater. »
    – Christine Delphy, 2004

 

Un pas en avant, deux pas en arrière

20ac22972fa2df68d75f8e45801f86e1Un backlash, c’est un ressac. C’est le retour violent des vagues vers le large, après avoir frappé un obstacle. Depuis plusieurs jours, nous assistons à un retour en arrière, après que des milliers de femmes aient pris la parole sur les médias sociaux et dans les journaux pour témoigner des agressions sexuelles qu’elles ont vécues. À présent, les médias laissent la parole à une ligue d’hommes qui ne se gênent pas pour dire aux femmes, non sans paternalisme et condescendance, que ça suffit, qu’elles en ont assez dit, qu’elles sont allées trop loin. Parler de son agression sur Twitter ça passe, témoigner sans démasquer ou sans envoyer quelqu’un en prison c’est correct, mais commencer à nommer le problème, c’est-à-dire l’individu qui a commis l’agression, ça ne passe pas. C’est assez ironique lorsqu’on sait que ce vaste mouvement a d’abord commencé avec des dénonciations anonymes de Jian Ghomeshi par plusieurs femmes.

 

Le harcèlement et la culture du silence

Emma Sulkovicz transporte le matelas sur lequel un autre étudiant de l’Université Columbia l’a agressée sexuellement. Sa démarche est devenue un des symboles contre l’impunité dans les universités en matière de harcèlement et d’agressions sexuelles.

Avant de donner des leçons, ces commentateurs auraient pu chercher à comprendre pourquoi des femmes dénoncent leur harceleur sans passer par le système de justice ou par les bureaux et comités prévus à cet effet. Au niveau du harcèlement psychologique et sexuel, lorsqu’il survient dans un lieu de travail ou d’études, des rapports de pouvoir et de hiérarchie complexifient la dénonciation auprès des instances mises en place. Il y a eu cet article, sur le cas d’une ancienne attachée politique du Bloc Québécois, qui expliquait la difficulté de dénoncer : « Dans les parlements, il y a une hiérarchie, et les attachées politiques se retrouvent plutôt vers le bas de la pyramide, ce qui explique pourquoi elles ont le plus souvent peur de dénoncer. Pas de plainte formelle, pas de preuves, c’est la parole d’une employée (souvent jeune et inexpérimentée) contre celle de son patron. Devinez qui sort gagnant à tout coup? ».

À l’université, ce qui est en jeu, c’est beaucoup plus qu’un emploi. Il suffit de discuter un peu avec quelques étudiant-e-s d’un département pour savoir quel professeur invite les étudiantes à prendre des bières en tête-à-tête ou qu’un tel a trompé sa femme avec une étudiante. Chez les universitaires, on connaît toutes quelques femmes qui ont dû, en milieu de parcours, changer de direction à la maîtrise ou au doctorat car leur directeur les harcelait. Cela ralentit significativement leur progrès académique, et certaines abandonnent même leurs études.

Le plus souvent, ce sont les étudiantes qui finissent donc par quitter, par abandonner. Elles partent avec un goût amer. Certaines se rendent jusqu’au syndicat étudiant, dans lequel je m’implique, pour parler de leurs expériences. Quand on leur propose de formuler une plainte, elles refusent. Elles ont peur. Même si elles comprennent qu’elles ont vécu du harcèlement psychologique et/ou sexuel, elles craignent qu’en étant identifiées auprès du professeur, elles subiront des répercussions négatives. Il faut dire que dans l’université, les professeurs sont partout. Les professeurs donnent des cours, dirigent des chaires de recherche, siègent sur les comités de programme et d’évaluation, écrivent les lettres de recommandation pour les bourses et octroient des contrats de correction et de recherche. En faisant des avances à une étudiante, un professeur sait qu’elle ne parlera probablement pas. Elle aurait trop à perdre. Même en passant par les comités de plaintes à l’interne, les professeurs n’ont, la plupart du temps, que très peu de conséquences. Par exemple, dans la centaine de plaintes de harcèlement que l’UQAM reçoit annuellement, seulement la moitié est jugée recevable. Quant à la plaignante, elle peut perdre un directeur, des contrats de travail, des publications, et porte le stigmate d’être la dénonciatrice, subit la honte pour le harcèlement qu’elle a vécu. Dans plusieurs milieux académiques et professionnels, quand la victime occupe une fonction « inférieure », il ne s’agit pas d’une lutte à armes égales.

 

Les agressions sexuelles et la présomption d’innocence

Il y a quelque chose de particulier avec la présomption d’innocence, dans les cas d’agressions sexuelles ou de harcèlement. En présumant que l’homme accusé est innocent, on présume de facto que celle qui le dénonce a tort. On peut affirmer qu’elle invente une histoire, qu’elle veut se venger d’un ex, qu’elle souhaite se rendre intéressante. Pourtant, seulement environ 2% des plaintes pour agression sexuelle sont jugées sans fondement. Et cela n’inclut pas toutes les agressions qui ne sont jamais dénoncées auprès de la police, qui sont beaucoup plus nombreuses. La proportion est donc encore moins élevée que 2% si on compte les 458 620 agressions sexuelles qui ne sont pas rapportées chaque année au Canada. Dans ce cas, il est préférable de prendre le parti de toutes celles qui dénoncent, plutôt que de juger tous les hommes accusés comme étant innocents. Prendre parti, ce n’est pas faire un procès : c’est dire à la survivante que nous la croyons et que nous sommes derrière elle pour la soutenir. Car même dans certains cas où un tribunal a effectivement reconnu la culpabilité d’un homme, il y aura toujours certains qui affirmeront avoir été accusés et reconnus coupables à tort. D’un côté comme de l’autre, nous ne nous en sortons pas.

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Il y a aussi quelque chose de problématique avec la présomption d’innocence, dans le cadre des dénonciations actuelles. Elle est davantage utilisée par certains intervenants pour discréditer des moyens avec lesquels ils sont en désaccord, plutôt que par principe. Par exemple, quand Gab Roy a été accusé de contacts sexuels avec une mineure,  personne n’est allé crier sur tous les toîts qu’il était innocent jusqu’à preuve du contraire. Quand plusieurs femmes ont dénoncé Jian Ghomeshi, même si aucun procès ne s’était tenu, aucun de nos chevaliers de la présomption d’innocence n’a déchiré sa chemise pour le défendre. Plus largement, bien des «personnages» qui défilent dans l’actualité sont traités comme étant déjà coupables, de la Commission Charbonneau à Luka Rocco Magnotta, sans que personne ne rappelle qu’il faut attendre l’issue d’un procès. Il y a donc une certaine hypocrisie à autant marteler le concept de présomption d’innocence quand trois professeurs sont dénoncés pour harcèlement, alors que pour tout le reste, cette préoccupation n’apparaît pratiquement jamais.

Plusieurs femmes ne passent pas par le système de justice pour des raisons que nous avons déjà étayées dans un précédent article. Souvent, il faut s’être fait virer de bord par des policiers en essayant de porter plainte pour comprendre comment fonctionne ce système. Il faut avoir vu un agresseur acquitté parce que la femme avait déjà consenti à «autre chose» pour réaliser que, même si on n’est plus dans les années 1960, on doute d’abord de la parole et de la moralité de la femme agressée. On ne peut que comprendre pourquoi si peu de femmes s’impliquent dans un procès à l’issue incertaine et pourquoi elles dénoncent par d’autres moyens – lorsqu’elles le font. Avant de critiquer les chemins qu’elles empruntent, il faudrait essayer de comprendre leur démarche et leurs objectifs. Et surtout, se demander pourquoi elles ont si peu de recours à leur disposition.

 

Les sorcières de Salem, à l’envers

Illustration of Joan of Arc Being Burned at the StakeNos commentateurs, ces experts en éthique, auraient au moins pu se poser des questions ici. Se dire : «Merde! Ça n’a pas l’air simple de porter plainte à la police et de se taper un procès, surtout que l’agresseur est une connaissance de la victime dans 80% des cas! Que pourrait-on faire pour changer les choses? Pour que les femmes n’aient plus à passer par d’autres chemins pour obtenir justice? Que pourrait-on faire, nous, hommes clairvoyants?» Mais non, ils ne se sont pas dit ça. Ils ont préféré, à travers une contorsion argumentative, faire passer les harceleurs et les agresseurs pour les victimes. Faisant fi de toute la difficulté et des risques auxquels s’exposent les femmes en dénonçant, même anonymement, nos donneurs de leçons nous ont indiqué qu’il s’agissait de gestes de «radicaux, de fanatiques, d’extrémistes» (Mathieu Bock-Côté), de «fachos de gauche» et de «gens dérangés» qui détruisaient la vie de professeurs (Yves Boisvert). M. Boisvert s’est-il demandé un instant comment la vie d’une femme était brisée après avoir été harcelée à répétition par son directeur de maîtrise, ou agressée par son boss? Mais voyons, elle n’avait qu’à aller voir la police et tout serait réglé dans l’ordre… D’ici deux ou trois ans. Suffit d’être patientes, mesdames. Et si votre agresseur ne vous a pas molestée ou n’a pas éjaculé en vous, vous n’avez aucune preuve : c’est votre parole contre la sienne. Ces messieurs prennent pour acquis que les dénonciations sont faites à la légère et n’impliquent aucun risque. Pourtant, il y a déjà eu des recours juridiques contre certaines femmes pour les forcer à se rétracter, et la menace des sanctions disciplinaires pèse contre celles qui ont placardé les portes de professeurs d’autocollants, à l’UQAM. Étant conscientes des risques de poursuite pour diffamation, il est peu probable que les femmes qui dénoncent publiquement le fassent pour se venger ou pour ternir une réputation.

L’exercice de gymnastique intellectuelle a duré toute la semaine avec le dépoussiérage de termes sombres, envers lesquels on ne peut être qu’en opposition. Ces termes, lourds de sens historique, ont été utilisés pour qualifier la démarche des femmes qui ont dénoncé des agressions à l’extérieur du système de justice. Nous vous en proposons un palmarès.

Première position : La chasse aux sorcières
Ayant débuté au Moyen-Âge, la chasse aux sorcières désigne les épisodes dans l’histoire au cours desquels des femmes sont persécutées pour des raisons morales et religieuses. Les « sorcières » sont en fait des sages-femmes, des guérisseuses ou des femmes émancipées. L’accusation de sorcellerie sert alors à réprimer cette déviation de la norme. La chasse aux sorcières atteint son apogée durant la Renaissance, coïncidant avec la montée du rationalisme. Cela s’inscrit notamment dans une volonté de contrôler et réprimer les corps et le savoir-faire des femmes.

Deuxième position : Le lynchage
Le lynchage nous vient des États-Unis, où il désignait l’exécution sommaire d’un individu par un groupe de personnes. Les derniers épisodes de lynchage qui ont marqué l’histoire concernent la ségrégation aux États-Unis. Durant le 20e siècle, le Ku Klux Klan a commis plusieurs lynchages contre des personnes noires, leur imposant par la peur la soi-disant suprématie des blancs, à un moment où naissait le mouvement des droits civiques.

Troisième position : Le tribunal populaire
Le tribunal populaire est largement associé aux régimes totalitaires, que ce soit en URSS ou en Chine. Le tribunal populaire est réputé pour ses procès inéquitables et ses exécutions sommaires, sans possibilité d’appel. Le tribunal populaire, c’est le repoussoir face à notre système de justice libéral.

 

Comme Line Beauchamp qui disait être intimidée pendant la grève de 2012, comme les étudiant-e-s se faisaient reprocher de « prendre la population en otage » en manifestant, nous déplorons l’utilisation de termes aussi extrêmes qui ne permettent pas d’avoir un débat posé. Quand leurs détracteurs les accusent de pratiquer le lynchage (ignorant du coup le sens profondément raciste lié à ce terme), les femmes qui ont dénoncé un agresseur ou un harceleur se retrouvent dans une position où elles doivent se défendre car elles sont mises au banc des accusé-e-s. Dans une tentative de les discréditer, leurs détracteurs ont même étalé la condition de santé psychologique de certaines femmes sur la place publique. Pour ajouter à cela, tout un chacun se donne le droit de juger de la crédibilité du témoignage de ces dernières. Plusieurs se portent publiquement à la défense des agresseurs et beaucoup se permettent d’émettre des commentaires réprobateurs à propos des moyens employés par les personnes qui dénoncent. Toutes ces réactions contribuent à une dynamique de victimisation secondaire pouvant avoir des effets néfastes sur la survivante. Ainsi, les réactions massives visant à critiquer ou à remettre en doute la parole des survivantes sont très dangereuses et néfastes. Ces réactions risquent de faire resurgir des sentiments que certaines femmes ont pu vivre après l’agression tels la culpabilité, la trahison ou encore la peur, pour n’en nommer que quelques uns. Quand on voit les conséquences émotionnelles et comment elles ont été traînées dans la boue, c’est à se demander quel serait l’intérêt de dénoncer des agresseurs pour des « faux motifs ».

 

La victimisation secondaire peut être définie comme toutes les «réactions négatives envers la victime d’une agression de la part des personnes à qui elle parle de l’agression, se confie ou demande de l’aide. Même si elles ne visent pas toujours à blesser la victime, ces réactions négatives peuvent avoir des effets dévastateurs sur elle, effets que l’on identifie par le vocable de blessures secondaires.»
– Lutter contre la victimisation secondaire : une question de droits

 

Face aux accusations de chasse aux sorcières, de lynchage et de tribunal populaire, face à la présomption d’innocence, j’ai envie de proposer quelque chose. Il s’agit de la présomption de vérité. Et si on se disait un instant que les femmes qui rassemblent tout leur courage pour dénoncer leur agresseur ou leur harceleur ne seraient pas des menteuses et n’agiraient pas par vengeance? Et si elles nommaient ces hommes, non pas pour ruiner leur réputation, mais plutôt pour exprimer un ras-le-bol? À force de recevoir des avances non-sollicitées de notre professeur, à force de se faire agresser par ceux qu’on croyait être nos amis, à force de subir de la violence physique et psychologique, nous en avons assez d’endurer, assez d’être tolérantes, patientes et polies. Nous en avons assez de jouer le jeu des tribunaux et des bureaux de plaintes. Il est temps d’imposer nos limites et nos propres règles. Vous ne nous aurez plus.

 


Parce qu’il n’y a pas de place pour les commentaires anti-féministes, misogynes et sexistes sur le blog des Hyènes en jupons, nous vous rappelons que cette plateforme est modérée et qu’aucune menace ou commentaire désobligeant ne sera toléré.

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16 commentaires sur “Le backlash

  1. Annabelle
    17 novembre 2014

    Ça tombe à point !

  2. LeCrapo
    17 novembre 2014

    Le pire dans tout ça, c’est que je suis parfaitement d’accord avec le fond de cet article.

  3. Michel
    17 novembre 2014

    Merci pour cette mise au point, elle était nécessaire pour redonner la vue à tous ceux qui étaient en train de la perdre.

  4. Simon
    17 novembre 2014

    En tant qu’homme et n’ayant jamais eu envie d’agresser qui que ce soit au cours des 22 dernières années de mon existence (et je présage déjà ne jamais agresser quelqu’un au cours des années qui me reste à vivre), j’ai du mal à envisager qu’un homme sur 6 ou 7 commettrait une agression par année au Canada… « si on compte les 458 620 agressions sexuelles qui ne sont pas rapportées chaque année au Canada », Sinon on peut p-e parler d’un homme sur 26 qui en commettrait 4 par an? Et là encore, ça reste énorme. Bref, je me sent dégoûté de penser qu’étant donné le sexe auquel j’appartiens, je suis étiqueté à ces quelques horribles gens.

    Et puis, pendant que j’y suis, j’ai quelques questions et une opinion à partager sur le féminisme: Dites moi s’il vous plait pourquoi le féminisme existe encore dans les sociétés occidentales. J’ai 23 ans et j’ai l’impression que quelque chose m’échappe. J’ai l’impression qu’il existe une guerre des sexes qui s’exécute en parallèle à ma vie et que les seuls guerriers attitrés sont des femmes engagées, des groupes d’amies dans des soirées entre filles qui se battent contre des skinhead douchebag.

    Et malheureusement, j’ai l’impression que le féminisme d’aujourd’hui, c’est aussi radical que les gros gars, les douchebag qui prônent la suprématie masculine, mais en plus organisé. (Bien sûr, je suis au courant des bons coups et des mouvements que la cause a su porter jusqu’à la fin des années 90, mais j’ai l’impression qu’on en est plus là aujourd’hui…). Alors dites-moi pourquoi ce blogue n’est pas un blogue sur l’égalité des sexes avec des bermudas en arrière-plan? Le combat que vous menez devrait être mené par les deux sexes, pour l’égalité des sexes, et vos causes devraient aussi être portées par autant d’hommes que de femmes, parce que c’est une société qu’on construit non? À moins que vous ne cherchiez la suprématie féminine? Et c’est p-e ainsi que les douchebag vont se rendre compte que leurs idiotes pensées n’ont pas leur place.

    Alors en ce moment, j’ai une certaine réticence à encourager le mouvement féministe car je m’y sent vraiment exclus et même associé à l’ennemi parce que quelque part lors de la formation et de la multiplication de mes premières cellules, un Y à remplacé un X…

    Merci, j’attends avec impatience vos réponses car ces questions sont sincères, et elle m’habitent depuis plusieurs années.

    • Hyène en jupons
      18 novembre 2014

      Je ne sais pas d’où viennent vos calculs, mais le Canada a un population de 35 000 000 habitant-e-s, dont on peut supposer que la moitié sont des hommes. Donc on ne parle pas d’un homme sur 6 qui est un agresseur.

      Il est vrai que les femmes ont atteint une certaine égalité de droits par rapport aux hommes : elles ne perdent pas leur autonomie en se mariant, elles peuvent techniquement accéder aux mêmes emplois, elles peuvent porter plainte en cas d’agression sexuelle… Si on regarde cette égalité de droits, on peut se dire que le féminisme a fait son travail et qu’il est maintenant révolu, que l’égalité est bien atteinte partout.

      Mais quand on regarde de plus près, on réalise que ce n’est malheureusement pas le cas. Au Canada, les femmes gagnent seulement 71% du salaire des hommes (Institut Simone-De Beauvoir), une femme sur trois sera agressée sexuellement dans sa vie (elles constituent 83% des victimes d’agression), elles effectuent encore la majorité du travail domestique (Institut de Recherche et d’informations socio-économiques), pour un même diplôme elles gagnent moins que les hommes (et une bachelière gagne autant qu’un homme n’ayant qu’un diplôme d’études secondaires), etc. Toutes ces informations nous montrent que dans la pratique, l’égalité n’est pas atteinte. Une égalité de droits ne suffit pas, c’est un changement de culture qu’il faut. Il faut aussi réfléchir à la socialisation des garçons et des filles. Par exemple, pourquoi enseigne-t-on aux toutes petites filles à ne pas se faire violer, plutôt qu’aux garçons à respecter le consentement de leur partenaire?

      Les membres du collectif sont, pour la plupart, aussi impliquées ailleurs, souvent dans des groupes mixtes (hommes et femmes). Nous avions toutefois envie de militer dans un espace non-mixte, pour plusieurs raisons. Notre collectif est né de débats entre le féminisme radical et le féminisme pop (voir «Qui sont les hyènes») et nous avons décidé d’aller de l’avant avec un blog pour continuer à mener des discussions au sein des milieux féministes.

      Il faut aussi faire attention à ne pas percevoir le mouvement féministe comme des femmes qui accusent les hommes de tous les maux… Plusieurs féministes souhaitent s’organiser en non-mixité non pas parce qu’elles sont «contre les hommes» mais parce que cette lutte doit d’abord être menée par les femmes elles-mêmes. Nous avons aussi eu plusieurs mauvaises expériences dans les groupes mixtes : hommes qui nous coupent la parole et qui accaparent les discussions, enjeux féministes mis en arrière plan car jugés secondaires, division sexuelle du travail (les femmes font à manger pendant que les hommes s’occupent des aspects stratégiques), etc.

      En tant qu’homme, vous pouvez non pas vous demander pourquoi les féministes ne vous font pas de place, mais plutôt comment vous pouvez être un allié des féministes. C’est-à-dire ne pas chercher à mener ce combat à leur place, mais à les appuyer de différentes manières. Posez des questions à vos amies, voir ce que vous pouvez faire.

      À ce sujet, je vous suggère cet article qui répond à plusieurs interrogations des hommes par rapport au féminisme (dont le fait de se sentir exclu, justement) :
      http://www.jesuisfeministe.com/?page_id=1792
      Je vous conseille la lecture de ce texte. L’auteur évoque quelques pistes, dont le «disempowerment» : http://www.ainsi-squattent-elles.org/IMG/pdf/Dupuis-Deri.pdf

      J’espère que tout ça répond à vos questions.

      • Simon
        18 novembre 2014

        Ça m’éclaircit beaucoup! Merci, ça fait pas mal de sens.

  5. Naomie
    17 novembre 2014

    Merveilleux article, je n’aurais su dire mieux !

  6. Marguerite Dupont
    18 novembre 2014

    Merci pour cet article.
    Je ne vous connaissais pas avant les évènements, et je dois dire que vous gagner à être connues.
    Il me semble toutefois que dans cet article, il manque une chose importante: les faits pour lesquels il y a une dénonciation de ces professeurs. Et c’est là la prémisse des Bock-Côté, Boisvert, etc.: on accuse sans savoir ce qu’il en est. Votre texte s’objecte de très bonnes façons à des arguments pertinents, mais ne néglige-t-il pas la racine de l’argumentation de vos opposants?
    Les « nouvelles victimes » ont fait valoir -semble-t-il- des éléments de faits: on parle d’avoir dit à une étudiante « tu as de beaux yeux », d’avoir dit à la fin d’un exposé oral « un strip tease sur une carte de géo n’est pas faire de la géographie », un autre aurait raconté que sa faute consisterait à ne pas avoir invité à un colloque des femmes, etc.
    Ces informations proviennent de différents articles publiés à La Presse et dans une entrevue à TVA.
    Savez-vous ce qu’il en est ? Est-ce vrai ? Est-ce les seuls faits? Si ce ne l’est pas, ne faudrait-il pas réfuter ces propos et sortir les véritables éléments de fait ?

    • CF
      18 novembre 2014

      Je me permets de vous répondre, étant étudiante à l’UQAM. Je ne sais pas qui a posé les autocollants ni leurs intentions exactes, mais je pense que ça devait rester un «avertissement» envers les professeurs ciblés. Ce sont les médias qui sont allés sur les pages de certains groupes militants et qui ont fait une «nouvelle» à partir de ces photos, et qui les ont rendues publiques. En ce sens, je ne pense pas que les personnes s’étaient préparées à répondre de leurs actes dans les médias, à soutenir leur action à l’aide de témoignages. Je peux dire que pour l’un des trois profs, ça ne me surprend pas ; j’avais déjà entendu plusieurs histoires sur lui.

      Les «faits reprochés» n’ont pas été dits par les étudiantes ayant vécu du harcèlement, mais par différentes personnes aux médias et sur Facebook. Par exemple, le reproche de ne pas avoir invité de femmes à un colloque a été véhiculé par Marc Turgeon, le vice-recteur de l’UQAM, en entrevue à Radio-Canada. Par la suite, c’est cette information qui a été reprise partout (notamment par Yves Boisvert), rendant l’accusation d’harcèlement sexuel «exagérée».

      Comme l’article en fait mention, c’est difficile pour une étudiante de témoigner sans que le professeur ne puisse l’identifier, et ensuite la «prive» de certains privilèges. Tant qu’elles sont encore aux études, tant qu’elles fréquentent le même département, il y a un risque à dénoncer précisément certaines actions qu’un professeur a faites. C’est vrai que ça aurait été bien d’avoir des témoignages, mais en même temps je comprends pourquoi elles ont peur de le faire.

      • Marguerite Dupont
        19 novembre 2014

        Merci pour cette réponse, pleine de respect.
        Si il est faux que le seul reproche adressé à un professeur soit ce qu’a laissé véhiculé Marc Turgeon, il m’est d’avis que la chose devrait être dénoncée en mettant en relief les liens évidents de protections de l’autorité rectorale envers ses professeurs. La chose m’apparait tellement grossière et scandaleuse, elle confirme par un fait particulier une crainte générale ici avancée. Surtout s’il y a déjà eu démarche de plainte(s) officielle(s) à l’égard du professeur et que ce recteur soit au courant. Il serait alors prouvé qu’il est un menteur public sur la place publique.
        Ceci dit, je comprends les peurs de toutes celles qui ne veulent pas que leur témoignage soit étalé publiquement et je ne veux pas que ce message soit compris comme voulant leur mettre de la pression.
        C’est seulement que là, ce ne sont plus seulement les professeurs qui sont coupables.

  7. Francis
    18 novembre 2014

    Dans la vague de dénonciation d’agression et de harcèlement sexuel des dernières semaines, j’ai eu une intense discussion avec un ami et j’ai été porté à lire cet article. Je suis un homme de 21 ans, je me considère progressiste et je n’ai jamais songer à commettre une quelconque agression. Cependant, pour une fois je constate que c’est avec un malaise que je dis mon sexe tandis que j’ai été amené à fréquenter des milieux féministes ces dernières années et que je m’y sentais parfaitement à l’aise; que ce soit d’assister au comité femme du Cégep de Maisonneuve ou bien d’avoir des amies s’impliquant dans Stella.
    Je considère que nous sommes tous égaux, surtout en dignité, cependant ici je constate un argumentaire qui tend à séparer les gens; que ce soit entre victime et agresseur, système de justice et dénonciation publique, homme et femme, etc. Il y aurait beaucoup intérêt pour que le mouvement atteignent son but à chercher à unir. Nous sommes tous humains, et méritons la dignité qui vient avec cet état; et ce peu importe ce qui se passe, parce que nous nous prétendons civilisés. La dénonciation publique est loin d’être une contrepartie acceptable au système de justice.
    Je dois avouer, je ne suis pas impliqué personnellement dans le débat et je ne connais personne, les noms ne me disent rien. Cependant je sens comme une arrière-idée de réflexion qui viendra en tête des femmes lisant ce texte qui dit comme quoi je ne sais pas de quoi je parle, je ne suis ni un femme, ni agressé. Il y aurait à répondre que c’est un argument trop facile pour sortir du débat en mettant des gens de côté. Le point n’est pas là, oui les luttes féministes ont lieu d’être, et oui il est légitime de s’attaquer aux symboles du paternalisme, mais il y aurait à relativiser sur la portée pour éviter de diviser les sexes, ou d’affecter les individu. La situation est complexe, mais chercher à la simplifier reviendrait à une démagogie, une vision manichéenne de dominant-dominé, agresseur-victime. La situation est intenable, j’en conviens, mais bientôt, dis-je avec cynisme, il viendra un essoufflement médiatique comme pour n’importe quel sujet. La question sera alors: est-ce que les femmes auront réellement comprises qu’elles doivent dénoncer leur agression ou seulement voir les actions faites comme des frustrations sans fondement de la part de groupes féministes. Je n’appui pas cette opinion et il serait vile de me citer hors contexte, mais il vous faudra songer au message qui circule. Une agression est mal, peu importe par qui et contre qui, peu importe le sexe, et je crois que vous devriez le rapporter peu importe les statistiques, parce que ce qui compte c’est de réduire les agressions, non d’exacerber les différences entre les sexes.
    Certes, les émotions et la sensibilité aux choses de la vie est une capacité que nous avons de vivre et de voir les choses avec beaucoup plus de richesse qu’un robot qui ne ressent rien, cependant, sans les nier, ce serait intéressant d’entamer des démarches en lutte contre les agressions sexuelles et physiques sans lien avec les sentiments; parce qu’il ne comptera toujours que les faits. Sans pour autant s’en remettre dans l’absolu dans le système de justice, la dénonciation publique est loin d’être aussi vertueuse que beaucoup se complaisent à croire; et ce quand bien même on supposerait que les deux parties diraient la vérité. La présomption d’innocence ce n’est pas ne pas croire un parti, mais laisser la chance à un procès juste. Comme il est abordé d’ailleurs dans cet article un point sur les pratiques barbares du lynchage public et du procès populaire, je me demande bien comment ne pas désirer un respect de l’anonymat et le fait qu’il doit y avoir un certain temps aux procédures; comme si tout devait se régler en une journée.
    L’injustice est triste, mais elle ne se répare pas d’une injustice. Aussi il est extrêmement difficile de vivre une agression, mais il vaudrait mieux axer les efforts sur la prévention et l’enseignement des principes de libertés personnelles et de consentement dès le primaire afin que chaque genre apprenne à bien discerner les autres plutôt que de s’écrouler dans un défoulement rapide. Le temps passe, et c’est bien la seule chose qui peut atténuer la douleur intense avec laquelle les victimes vivent. Que le temps passe.

  8. Ping : Aborto e a criminalização da solidariedade |

  9. Adam Ève
    21 novembre 2014

    Je me demande comment on compile des agressions sexuelles non reportées…

    La présomption d’innocence est quelque chose dont on ne peut tout simplement pas se passer.Pas plus que d’un procès impartial d’ailleurs.
    Il n’existe malheureusement pas de demi-mesure entre la justice populaire et la justice libérale telle qu’on tente de la pratiquer.

    Ce qu serait bien, c’est que les femmes et les hommes sachent réagir sur le coup aux comportements déplacés. Ce serait une manière plus organique de les corriger par la pression sociale..

    La délation anonyme amène de l’eau au moulin des sceptiques.

  10. Parquet Brigitte
    6 décembre 2014

    Que les juges et jurées soient des femmes pour les questions de violent, harcèlement, etc. Qui mieux qu’une femme peut découvrir le mensonge ?

  11. Ping : UQAM champ de bataille: Histoire (incomplète) des actions féministes sur le campus

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