HYÈNES EN JUPONS

Collectif féministe qui dérange pour transformer

Sur notre faim

 

Robe de chair pour albinos anorexique

De temps à autre, et jamais pour très longtemps, les médias québécois s’intéressent soudainement au bien-être des femmes et au fardeau des codes qui leur sont imposés. La journée sans maquillage, la Journée internationale des femmes, la fête des Mères, la journée contre la violence faite aux femmes ou la commémoration de Polytechnique sont des moments où l’on nous parle des problématiques spécifiques aux femmes et où sont dénoncés à grande pompe les violences, les iniquités salariales, la pression des standards de beauté et autres dispositifs de contrôle du corps des femmes. Puis, le lendemain, le fardeau d’être une femme est de retour, le machisme reprend confortablement sa place jusqu’au prochain répit. Ainsi, lorsqu’une femme dispose d’une importante tribune et d’un certain contrôle sur ce qu’elle veut mettre de l’avant, les autres peuvent s’attendre à ce qu’elles y soient finalement considérées et que le message ne soit pas centré autour d’une histoire dans laquelle elles ne peuvent s’identifier.

 

Les Hyènes défendent le droit à la critique et au débat au sein des différents courants du féminisme, ainsi qu’entre femmes s’identifiant comme féministes, afin de favoriser l’avancement des connaissances et des méthodes d’action. Ainsi, en tant que reportage présenté comme s’intéressant aux construits sociaux d’apparence, Beauté fatale nous semble n’aborder qu’une infime partie des enjeux liés à l’image de la femme – plutôt, des femmes. Bien sûr, un documentaire doit suivre un fil conducteur et s’y limiter afin de mener son propos à terme. Cependant, nous éprouvons de la difficulté à le cerner. Sont-ce les complexes des personnalités québécoises? Est-ce la quête introspective de Léa? Est-ce un portrait des paradoxes féminins? Est-ce une publicité Lise Watier? Est-ce un amalgame de tout cela? Nous avons eu du mal à saisir le fil conducteur du documentaire et le message qu’il devait projeter. Assoiffées de questionnements au sujet de la beauté, les Hyènes ont été laissées sur leur faim. Elles n’ont pas été capables de se retrouver dans les propos mis de l’avant par le documentaire.

 

L’hégémonie de la femme blanche, blonde et aisée

Si dans Beauté fatale, il est question de plusieurs enjeux liés à la peau, on passe sous silence l’un des aspects fondamentaux, à savoir la couleur. Lorsqu’on parle des normes de beauté, c’est constamment en rapport avec l’idéal de la femme blanche, blonde et mince. Si on dénonce l’image de la Barbie, s’interroge-t-on sur l’une de ses caractéristiques centrales, à savoir sa blancheur? La question du bronzage est brièvement mentionnée dans le documentaire, mais on oublie que cela ne concerne que les femmes blanches. Pour toutes les femmes non-blanches, la couleur de leur peau est trop souvent associée à un stigmate, à un complexe et devient une source de commentaires racistes. Même entre personnes de couleur, il existe un phénomène de shadeism, qu’on définit comme une forme de discrimination entre les personnes ayant la peau plus pâle et celles ayant la peau plus foncée.

 

fair_n_lovelyIl est difficile de parler de ce culte de la blancheur sans mentionner les dimensions impérialiste et colonialiste qui y sont liées. Au sein de plusieurs communautés africaines et asiatiques, la colonisation européenne laisse, encore aujourd’hui, des traces dans les normes de beauté. De nombreuses femmes afro-américaines se lissent les cheveux, tandis que des femmes asiatiques et africaines utilisent des produits de blanchiment de la peau. Dans plusieurs pays d’Asie, les chirurgies de débridage des yeux sont extrêmement populaires chez les femmes qui en ont les moyens. Dans les magazines de mode, cette hégémonie de la blancheur est reproduite même dans la représentation des mannequins de couleur. Dans les publicités, on peut par exemple voir Aishwarya Rai, Beyoncé ou Halle Berry avec leurs peaux blanchies sur Photoshop, ce qui contribue à intérioriser le racisme et la blancheur comme idéal de beauté.

 

Les femmes non-blanches font donc face à des obstacles supplémentaires, dans ce culte de la beauté. Elles doivent subir plus de chirurgies et avoir recours à des produits chimiques pour d’abord correspondre à la femme blanche, avant de se concentrer à l‘atteinte d’autres standards. Les produits cosmétiques et capillaires pour les femmes de couleur sont en général plus coûteux, moins disponibles sur le marché, et souvent très nocifs pour la santé, notamment dans le cas des crèmes blanchissantes.

 

De plus, plusieurs moyens employés par les femmes présentées dans le documentaire pour se sentir plus belles sont absolument inaccessibles pour la majorité des femmes; ce sont principalement les femmes aisées qui peuvent se permettre le botox, la chirurgie, les diètes, l’entraînement et les produits cosmétiques. En ne traitant que de ces moyens, on évite d’avoir une réelle conversation sur les troubles l’image qui touchent l’ensemble des femmes, quelle que soit leur classe sociale. Le seul témoignage en marge est venu d’ex-prisonnières, que nous aurions aimé entendre davantage.

 

Un manque de diversité

plus-size-holiday-party-dressesUne des solutions fréquemment mise de l’avant consiste à présenter des femmes de différents gabarits dans les publicités et dans les défilés. Cette forme de diversité corporelle pose problème, dans la mesure où elle vient intégrer de nouvelles femmes, mais uniquement en les catégorisant comme « taille plus ». La plupart du temps, ces femmes ne font pas d’embonpoint et ont une silhouette tout ce qu’il y a de plus « normale ». Elles sont seulement plus grandes, ou ont alors un poids supérieur à la moyenne des mannequins (est-ce vraiment une référence?). En présentant ces mannequins dans des « Spécial tailles plus », nous estimons qu’il y a un effet nocif pour les femmes ayant des silhouettes semblables. Pourquoi ne pas simplement les présenter pour ce qu’elles sont?

 

Outre la question du poids, Beauté fatale n’offre un regard que sur la grossesse et le vieillissement. Or, plusieurs autres troubles, maladies et handicaps affectent au quotidien de nombreuses femmes, que l’on pense par exemple aux maladies de la peau (psoriasis, acné, eczéma, etc.), ou alors aux handicaps physiques. Si certaines se plaignent de devenir invisibles en vieillissant, qu’en est-il de celles qui vivent avec un handicap tout au long de leur vie? Nous aurions aimé entendre les voix de femmes qui ont appris à accepter des défauts moins communs que leurs pattes-d’oie. Plus largement, il aurait aussi été intéressant d’entendre le rapport à l’apparence qu’entretiennent les personnes transgenres.

 

La centralité du regard de l’autre

Il est inquiétant de constater l’importance accordée au regard des hommes dans le documentaire. Plusieurs femmes interrogées affirment le trouver rassurant, voire valorisant, sans que cet énoncé ne soit jamais remis en question. Faut-il rappeler qu’au quotidien, le regard des hommes constitue un fardeau pour bon nombre d’entre nous et qu’il n’est pas flatteur? Une campagne d’affichage dans tout Montréal a récemment exprimé ce ras-le-bol général d’être observées, analysées et commentées par les hommes dans la rue. Pour d’autres femmes, cette pression se vit au travail, sous les regards insistants des collègues masculins ou même du boss. Il nous semble nécessaire de déconstruire cette soi-disant importance du regard de l’autre. Peut-être est-ce même l’une des premières étapes pour se libérer de la tyrannie de l’apparence.

 

Chercher les responsables

1167Beauté fatale dépeint l’industrie cosmétique comme étant l’un des grands boucs émissaires de l’obsession de la beauté chez les femmes. Pourtant, les canons de beauté féminine remontent à beaucoup plus loin que l’industrie cosmétique contemporaine. Pensons simplement aux corsets ou aux pilules pour prendre du poids (ben oui!). L’industrie des cosmétiques et l’industrie de la mode n’incarnent qu’une forme spécifiquement historique du contrôle du corps des femmes. Bien qu’elles contribuent à diffuser certains critères de beauté, il ne suffit pas de les rendre plus éthiques, plus « bio », plus « taille plus » pour que les femmes s’en retrouvent libérées. Pour échapper aux diktats de l’apparence, il faut revoir en profondeur la socialisation des hommes et des femmes. Le problème n’est pas le chiffre d’affaire de L’Oréal, ou que des cils soient épouvantablement longs dans une pub de mascara, mais il réside dans le fait même qu’on apprenne aux femmes l’importance de l’approbation du regard de l’autre – cet autre masculin.

 

À force de répéter sans cesse aux femmes qu’elles devraient avoir plus confiance en elles-mêmes, se maquiller « intelligemment », travailler à se sentir belles, on en vient finalement à mettre la responsabilité des troubles alimentaires et de l’image sur les épaules de ces dernières. Lorsqu’on présente le point de vue des mannequins, des maquilleuses ou des femmes adeptes du botox sans même aborder les causes systémiques sous-jacentes, on ouvre la porte à des attaques contre les femmes qui témoignent ou contre les femmes dont il est question.

 

Nous avons également eu un important malaise lors de la première partie du documentaire lorsque Léa Clermont-Dion a cherché à faire reposer la responsabilité de son anorexie sur les épaules de sa mère. Les troubles alimentaires et de l’image ne peuvent être uniquement réifiés au contexte familial; les causes de ces troubles sont beaucoup plus larges et ne se limitent pas à l’influence des mannequins ou aux problèmes familiaux[1].

 

Après avoir visionné les deux parties du documentaire, il demeure difficile d’en saisir le message. Si la question de départ était « Peut-on échapper à l’obsession de la beauté? », la majorité des témoignages nous laissent croire que non. On comprend que même les femmes qui correspondent aux modèles de beauté sont insatisfaites de leur apparence. En fait, Beauté fatale nous laisse avec plus de questions que de réponses.

 

Nous croyons que l’une des responsabilités des féministes est de permettre à différentes femmes de prendre la parole pour faire connaître leurs vécus et réalités. En braquant les projecteurs autour de célébrités et de personnalités publiques, la discussion est orientée sur les enjeux que vivent certaines femmes qui bénéficient de nombreux privilèges, et qui bien souvent possèdent déjà une tribune pour s’exprimer. Une présence moins centrale de la narratrice ou de certaines vedettes aurait permis notamment de présenter une plus grande diversité de points de vue (femmes marginalisées, théoriciennes, militantes, etc.), rendant le documentaire plus représentatif des expériences des femmes en lien avec la beauté. En ce sens, il est à noter que nous avons particulièrement apprécié les témoignages des ex-prisonnières et de Micheline Lanctôt.

 

Si les féministes se sont battues durant plusieurs décennies pour la représentation des femmes dans la sphère publique, il est peut-être temps de se demander quelles femmes sont représentées – et surtout, quelles femmes ne le sont pas. Nous appelons à élargir nos analyses et à rendre possible l’inclusion des femmes que nous ne voyons pas habituellement. Parler des femmes blanches aisées ne suffit plus.

 


 

1 – N’ayant pas vécu de troubles alimentaires et n’étant pas spécialistes du sujet, les Hyènes ne souhaitent pas se prononcer sur le sujet, mais seraient ouvertes à publier les réflexions de celles qui souhaiteraient élargir la discussion.

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4 commentaires sur “Sur notre faim

  1. Desmarais
    13 décembre 2014

    Vous avez oublié de préciser qu’il faut aussi être grande pour être belle, les petites sont aussi considérées comme invisibles.

  2. Marie
    13 décembre 2014

    Sur le même sujet je vous conseille de lire le livre « Beauté Fatale » de Mona Chollet (2012). Je l’ai personnellement trouvé très complet…

    Le lien en passant…
    http://www.editions-zones.fr/spip.php?page=lyberplayer&id_article=149

  3. Geneviève
    14 décembre 2014

    Si vous désirez comprendre le phénomène plus globalement sans chercher de bouc émissaire, je vous invite à lire Le poids des apparences de Jean-Françcois Amadieu publié chez Odile Jacob. Brillant, brillant, brillant.

  4. Ping : Modèle de beauté | HYÈNES EN JUPONS

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