HYÈNES EN JUPONS

Collectif féministe qui dérange pour transformer

Aimer. Point.

Il ne s’agit pas d’un texte écrit par les Hyènes en jupons, mais d’un texte que nous publions sur notre blog à la demande de son auteure. Nous sommes solidaires de sa démarche et tout commentaire irrespectueux ne sera pas toléré.

 

shutJean,

 

Je t’écris pour te faire part de mon sentiment de dégoût à la lecture de ton texte visant à expliquer le verdict de culpabilité qui noircit ton passé. Aimer malgré tout, dis-tu, sur ton blogue éponyme. Rien que ça, Jean, rien que ce titre est très évocateur de ce que tu exiges de l’autre. Un amour inconditionnel, comme celui qui blesse, mais qui exige que l’amour n’en souffre pas.

 

Jusqu’à maintenant je me suis tue, je n’ai pas participé à la réflexion autour de ta participation à Ricochet, pas publiquement en tout cas. Tout au plus ai-je suggéré quelques corrections sur une lettre collective que je n’ai pas signée. Ce n’est pas que je n’appuie pas ces féministes qui ont osé questionner Ricochet à ton égard, c’est que j’ai peur de toi, que je n’ai pas voulu poser ne serait-ce que l’ombre d’un geste qui me ramènerait à 2012, à nous, à mes limites que tu transgressais sans cesse. J’ai même caché ma peur dans un devoir de réserve.

 

Je suis estomaquée que tu persistes à te réclamer d’un féminisme X tout en assimilant un groupe de jeunes militantes Y à de dignes héritières d’une idéologie de goulags russes et de camps de redressement de la Chine communiste. Qui es-tu pour juger du bien commun ou de ce qui nuit à un mouvement ? Qui es-tu pour baliser la parole des femmes ? Comment peux-tu exiger des victimes qu’elles gèrent leurs paroles alors que les agresseurs, eux, n’ont pas su gérer leurs pulsions ? Peut-être devrais-je te rappeler ton absence de gestion de tes propres paroles quand tu me faisais des crises en public parce que je n’avais pas agi selon tes désirs ? Ou lorsque tu avais l’écume de la jalousie à la bouche pour justifier le chantage émotif par lequel tu t’assurais que je me fasse toute petite ? Quand tu me harcelais jusque sur mes heures de travail au point où mon patron me renvoyait chez moi tellement j’hyperventilais et pleurais ? Où était-elle, ta belle gestion des actes qui blessent à l’intérieur des mots ?

 

Jusqu’à maintenant j’ai géré mes dents qui grinçaient et je me suis tue, je ne savais pas que tu te permettrais d’utiliser une zone floue dans une prise de parole collective pour réduire les féministes réticentes devant ta participation à un média à un rôle de délatrices perverses et t’ériger en victime.

 

Ton mépris envers cette jeune génération de féministes me sidère. Il est injustifié. Elles ne te connaissent pas, soit. Il n’y a aucune raison de les rabaisser, de les construire comme des têtes brûlées extrémistes et ignorantes, simplement parce qu’elles ont eu le courage de mettre des mots sur leur malaise et de questionner une instance médiatique qui en est devenu le véhicule. Personne n’a accusé personne : des militantes ont demandé à comprendre le choix éditorial d’un média en vertu de documents et d’actions disponibles au public.

 

Quand tu dis du même souffle qu’un mouvement est magnifique et libérateur tout en condamnant celles qui s’interrogent à ton sujet, je me demande qui instrumentalise le mouvement. Des femmes qui se préoccupent des victimes et de la violence, des femmes qui se demandent si tu as reconnu tes gestes et grandi à travers tes erreurs, ou celui qui tente d’opérer une division à travers le mouvement pour servir ses intérêts personnels ? Tout ce débat autour de la moralité de nommer ou non un agresseur, en cherchant à retourner la violence vers ceux et celles qui l’ont subi sous prétexte qu’illes voudraient faire régner la peur ou fabriquer l’exclusion, manifeste une totale absence de compréhension des enjeux. Illes cherchent d’une part à créer des « safe space »; de l’autre, un appui, qui dans le meilleur des mondes, mènerait à des modes alternatifs de justice.

 

J’ai déjà parlé de justice transformatrice ici, mais permet-moi d’ajouter ceci : lorsqu’on dit aux victimes d’agression qu’elles ne devraient pas dénoncer publiquement, mais passer par les « institutions appropriées », on opère une série d’élisions dans un argumentaire conservateur. En parlant d’institutions appropriées, on se place dans une position d’instance morale : il y a une bonne et une mauvaise manière de faire. On hiérarchise moralement son discours, par rapport à la critique féministe des institutions, en faisant référence au système de Justice, cet intouchable lieu du juste et du bien. Cela n’est pas sans renforcer la croyance populaire selon laquelle la Justice incarne ce qui est bon et fait apparaître ce qui est mal. Or, le système de Justice est foncièrement patriarcal et imparfait. On ne doute pas de l’iniquité des moyens juridiques entre un petit citoyen et un immense multinationale; mais l’iniquité entre une femme et un homme devant la loi inspire la suspicion. Pourtant, les projets de loi sont élaborés, rédigés, déposés et votés majoritairement par des hommes, ceux qui siègent au gouvernement et/ou au Sénat. Le pouvoir judiciaire est confié aux juges et aux magistrats qui, encore là, sont des postes majoritairement occupés par des hommes. Le corps policier, chargé de faire respecter la loi, est dominé par les hommes. Disons-le autrement : des hommes en position de pouvoir; un pouvoir qui, pour y accéder en tant que femme, exige souvent de se conformer à une attitude perçue comme masculine et de s’identifier aux valeurs idéologiques dominantes. À moins d’y résister ou de le renverser, le pouvoir ne se prend qu’en le perpétuant. En blâmant les victimes de ne pas s’adresser aux « institutions appropriées », c’est leur comportement qui est dénoncé comme inapproprié, alors que rien ne dit si elles se sont adressées aux institutions en question ou non, rien ne prouve que ces mêmes institutions n’ont pas brillé par leur inefficience. Les préjugés de femmes vengeresses, d’éléments radicaux violents terroristes, de féministes frustrées prônant la castration chimique de tous les hommes, permettent de nier les failles du lieu commun par lequel tu construis ta supériorité morale en marginalisant toutes réflexions critiques à ton égard comme à l’égard du système que tu renforces, non sans t’en faire aussi la victime et le Sauveur. (Et si, selon toi, les méchantes féministes t’ont critiqué en toute ignorance de cause, parce qu’elles ne te connaissent pas, j’ai bien du mal à voir où est la vengeance personnelle, sinon dans un procédé discursif pour faire vibrer la corde sensible des stéréotypes susmentionnés.)

 

Je vais être plate et dire quelque chose d’affreusement vrai : la culture générale n’est pas un rempart contre le sexisme ordinaire. Aussi, ai-je besoin de te dire que les livres ne sauvent pas de la misogynie comme tu sembles le croire ? Toute la culture occidentale, la philosophie comme la littérature en débordent. Ai-je besoin de te rappeler que les mots ne remplaceront jamais les actions ? Que parfois, ils sont des paravents tant pour nous cacher de nous-mêmes que du monde ? Que tu aies écrit 1001 chroniques sur les livres que tu as lu et d’excellents bouquins ne légitimise pas tes actes quotidiens. Tu as raison de croire que les relations de pouvoir sont « cruelles, injustes, absurdes et criminelles », mais il ne suffit pas de le dire quand tu as pu en instaurer une si puissante avec une jeune écrivaine (en l’occurrence, moi), que tu en venu à la menacer de détruire sa carrière si elle refusait de sortir avec toi.

 

Je ne commenterai pas la partie de ton texte où tu donnes ta version des faits quant au litige de harcèlement sexuel et racial dont tu portes encore aujourd’hui la marque. Je vais me contenter de dire que j’aurais préféré que tu t’en tiennes à ça au lieu de te faire l’instance morale du féminisme actuel. Au lieu de raconter simplement ta perspective des choses, tu charges contre un groupe de femmes. Par ton texte, tu enracines ta propre violence et c’est désolant de le constater aussi crument.

 

Devrais-je te rappeler qu’il est pour le moins incohérent que tu appelles les victimes à ne pas nommer leurs agresseurs publiquement quand tu te sens ciblé, alors qu’en 2012 tu as interpelé publiquement Raymond Bachand pour avoir harcelé sexuellement ta copine à un autre époque ? Par quel renversement de la moralité est-ce acceptable dans un contexte, mais pas dans un autre de nommer un agresseur et de ressortir des histoires d’il y a trois siècles ?

 

Personne n’a demandé à ce que tu te taises. Je m’explique mal l’amalgame entre une demande d’explications et une requête de silence. Est-ce si mal de dire son malaise à participer à un média parce que tu y es et qu’il plane autour de toi une aura de rumeurs peu gratifiantes ? Est-ce si mal de se demander si l’étiquette féministe d’un média a la consistance de pratiques d’entreprise ou si elle n’a que la légèreté de paroles jetées en l’air ?

 

Nommer le malaise ne signifie pas vouloir envoyer les fautifs au cachot de la honte perpétuelle. Nommer dans l’espace public, c’est chercher des solutions ensemble. D’ailleurs, de tous ceux que je connais qui ont été nommés sur le blogue des Hyènes en jupons — désormais mieux connu comme le « fameux blogue obscur » —, comment se fait-il que je n’aie rien trouvé de surprenant à ce que ces noms-là surgissent ? Je m’en suis plutôt voulu d’avoir participé à la culture du silence. Je me suis dit qu’on manquait d’outils pour faire face à la violence, qu’il faut en désamorcer des mécanismes en soi pour ne pas aboutir dans le déni, que la culture du viol permet si bien de s’aveugler. Maintenant que que je te lis, je me dis que ceux qui ont hurlé le plus fort à la délation sont peut-être ceux qui, justement, auraient le plus grand intérêt à faire un examen de conscience.

 

J’ai gardé un contact lointain avec toi malgré la violence psychologique que tu m’as fait subir pour diverses raisons. Il y a une partie de moi qui continue à croire en toi, qui voit en toi un enfant blessé et égoïste ; une autre partie de moi refuse de se voir comme une victime. Récemment, tu t’es excusé pour ce qu’il y a eu de malsain entre nous et ça a soufflé un peu sur la blessure. Mais tu as continué de nier la violence psychologique, et ça, sincèrement, ça rend tes excuses plutôt fades et peu sincères, surtout lorsque tu attaques toute une génération de femmes avec une violence symbolique que je ne connais que trop. Ce n’est pas nous qui, ici, crachons sur une main qui nous est tendue, mais toi qui uses de procédés rhétoriques (qui t’ont coûté ton blogue au Journal de Montréal) pour accuser celles qui te regardent avec interrogation. Dois-je rappeler que tu as traité tes collègues, non pas de nazis, mais de juifs lâches, collabos, sous le régime nazi ? Tout ce que tu as trouvé de pire que le nazisme, c’est une attaque antisémite, mais croire, dans un tel contexte, que tu ne t’es pas repenti d’un racisme qui t’a collé à la peau par le passé, serait démesuré ? J’ai un petit doute là.

 

Je ne suis pas si jeune, avec mes 34 ans dans le corps, pourtant je peux lire et saisir tout l’âgisme et le mépris qui est contenu dans ton texte. Je dois avouer que je m’explique mal toute cette haine de la femme qui parle, de la dénonciation qui ne se fait pas dans un cadre précis qui serait : « Parle, mais ne parle pas trop fort, ni trop longtemps, et surtout, que ta parole ne brasse rien, qu’elle n’atteigne personne. » J’ai l’impression qu’on cherche à endiguer la parole des victimes dans quelques chose de suffisamment large et flou pour ne pas voir que les crimes sont commis par des êtres humains. Pas des monstres, des être humains.

 

Certains ont décrié l’anonymat, aussi, sans même vouloir comprendre ce que représente le poids de parler à partir d’un corps de femme : les menaces de mort, de viol, les insultes sexistes font partie du lot quotidien d’une blogueuse, simplement parce que femme. Mon écriture, ma pensée, mes idées sont constamment ramenées à mon sexe. L’anonymat est une façon de créer un espace sécurisé pour la prise de parole, et refuser d’en tenir compte, c’est nier l’inégalité profonde à partir de laquelle on parle. Tu te surprends que des jeunes femmes se drapent de l’anonymat pour émettre une critique à l’égard du grand écrivain du spectacle que tu es avec tout le pouvoir symbolique qui t’est accordé ? Permets-moi d’émettre un bémol sur ton empathie réelle.

 

Je sais que ton appel à ne plus se taire est un appel de soutien; pire, tu engages les agresseurs à enterrer la voix de leurs victimes sous prétexte qu’il faut éviter d’articuler les syllabes d’un nom. Ce n’est pas un appel au dialogue dans le respect du vécu de l’autre. Je ne peux pas me taire, parce que c’est vrai, rien ne change dans le silence. Moi aussi, sais-tu, je rêve d’un monde meilleur et ce n’est pas d’un monde où on me demande d’ouvrir les bras malgré tout. Il n’y a pas de vengeance dans ce que je te dis ici, je ne te hais pas, je n’ai pas de colère contre toi, je n’ai jamais eu envie de te punir ou de criminaliser tes actes à mon endroit. J’aurais pu : le harcèlement et les menaces sont criminels. Je n’ai aucun désir de te voir détruit. Je condamne certains gestes, certaines paroles, mais je ne te condamne pas.

 

Tu me connais, tu sais ce que ça me coûte de mettre mes tripes sur la table en public, tu sais que j’intellectualise ma vie émotive pour ne pas la vivre, tu sais que je déteste me tordre l’ego sous les spotlights. Tu as dit qu’il fallait cesser de se taire, alors je te réponds. Je me suis tue, mais j’aurais pu écrire ces textes qui te font t’agiter dans le bocal. Je cesse de me taire pour mettre un visage sur une parole, c’est ce que j’offre à mes camarades de lutte ainsi qu’aux autres victimes en guise d’appui. Je sais que je ne suis pas seule. Peut-être que le ton changera si je ramène le débat à l’échelle humaine. Peut-être verra-t-on que les victimes aussi ont des noms, qu’elles sont humaines et blessées.

 

Changer le monde implique de reconnaître et de corriger ses erreurs. C’est par soi que le monde commence, d’une certaine manière. Me taire était peut-être une erreur récurrente. Je me disais que c’était pas si grave et je fermais les yeux. Les petites filles qui ont subi la violence de leur père ont tendance à croire qu’elles méritent d’être violentées, comme si aimer et souffrir participaient d’un seul et même acte.

 

Tu termines ton texte en demandant à ces mêmes féministes dont tu attaques avec virulence l’intelligence et le discours de t’aimer et de te pardonner. Ne reconnais-tu pas là le pattern de la violence conjugale ? Ce n’est pas humaniste d’aimer malgré tout, Jean, c’est masochiste. Je te suggère : Aimer. Tout court. Ou rien.

 

Marie-Christine

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5 commentaires sur “Aimer. Point.

  1. Marc O. Rainville
    13 décembre 2014

    Merci pour cette prise de parole.

  2. Daniel
    13 décembre 2014

    Le problème avec cette réplique, c’est qu’elle croit encore que Jean Barbe est coupable et cela peu importe ce que Jean Barbe va dire pour défendre son innocence. Elle laisse même sous-entendre que Jean Barbe serait un agresseur qui n’a pas su gérer ses pulsions. Sa réaction est démesuré comme si le texte de Jean Barbe la visait personnellement.

  3. mysmudge
    13 décembre 2014

    Merci tellement. Et solidarité. ❤

  4. Annabelle
    13 décembre 2014

    Merci!

  5. ariane
    14 décembre 2014

    De plus, pourquoi est-ce que Jean Barbe n’a pas utilisé les institutions approprier pour se défendre contre Mme Desrosiers (mais plutôt les médias) et force les femmes à les utilisé pour leurs agressions?
    Encore un deux poids deux mesures…

    Merci pour ce beau texte Marie-Christine

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Cette entrée a été publiée le 13 décembre 2014 par dans Coups de gueule, et est marquée , , , , .
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