HYÈNES EN JUPONS

Collectif féministe qui dérange pour transformer

Be Like those Hardcore Girls

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Nous avons déjà parlé de punk-rock féministe[1] dans un texte précédent, mais qu’en est-il du féminisme dans les autres mouvements culturels ? Je parlerai ici de la place du féminisme dans le hip-hop, considéré lui aussi comme une sous-culture d’un point de vue sociologique.

 

Le hip-hop est un mouvement culturel qui englobe l’art du graffiti, du beatboxing, du break dancing, du rap et du DJing. Comme la plupart des scènes musicales et des œuvres artistiques, le rap ne fait pas exception à la règle et comporte beaucoup de paroles sexistes, voire même parfois misogynes.  Le rap américain, par exemple, est réputé pour ses images dégradantes des femmes, son objectification de leurs corps et pour sa glorification de la pornographie, de l’argent et donc, dans une certaine mesure, du capitalisme. Mais il serait extrêmement réducteur de définir ce mouvement culturel ainsi. En effet, le hip-hop est apparu aux États-Unis au début des années 1970 dans les quartiers afro-américains et latinos de New-York, à la fois en continuité et en rupture avec la musique jazz. Cette musique et la culture qui l’entoure est ancrée dans la douloureuse histoire des minorités américaines, de l’esclavagisme et des luttes de pouvoir. C’est un moyen pour les jeunes issus de milieux défavorisés de reprendre le pouvoir sur la façon de raconter leur vécu. Les luttes de classes et l’anti-racisme, par exemple, sont des valeurs propres à la culture hip-hop. Ainsi, le hip-hop est un mouvement culturel lourd de sens et d’histoire, un mouvement émancipateur ! Mais au-delà de cela, quelle est la place des femmes dans le hip-hop ? Y a-t’il des rappeuses qui se revendiquent féministes ?

 

On retrouve au sein même de cette scène des mouvements contestataires, des femmes qui se revendiquent du Hip-hop feminism et qui luttent contre les attitudes, les paroles et les gestes machistes et sexistes de leurs compères. D’autres ne se définissent pas comme féministes, mais ont des paroles qui le laissent sous-entendre. Ainsi, j’essaierai ici de vous faire un bref portrait de la place du féminisme dans le hip-hop et de ses manifestations.

 

Tout comme dans les autres sphères, il existe plusieurs formes de féminismes au sein même du mouvement hip-hop. Aux États-Unis, le Hip-hop feminism par exemple, découle directement des luttes afro-américaines et du Black feminism, tandis que d’autres artistes s’inscrivent plutôt dans ce qui est appelé le rap féminin hardcore. Certaines rappeuses sont aussi « catégorisées » dans ces deux courants féministes.  Le Hip-hop  feminism, tout comme le Black feminism, se démarque par son analyse intersectionnelle de la race, du genre et de la classe. En plus d’adopter cette approche, les rappeuses s’identifiant au Hip-hop feminism revendiquent une place spécifique dans la scène musicale qui est la leur. La notion de reprise de pouvoir sur leurs corps est aussi très présente. Alors que les corps des femmes de couleurs ont souvent été ridiculisés pour leurs formes généreuses par l’élite blanche, les rappeuses afro-américaines ou sud-américaines parlent ouvertement de leur sexualité, de leurs corps et de leurs désirs. Alors que beaucoup de féministes blanches décrivent  ce mouvement comme porteur d’hypersexualisation, ces rappeuses le voient plutôt comme une lutte à l’impérialisme et au néo-colonialisme qui teinte la perception de leurs corps au quotidien. Il s’agit pour elles de statements féministes et antiracistes. Menda François écrivait dans sa thèse au sujet du rap hardcore et du féminisme que les rappeuses américaines se donnaient une image androgyne « rhétoriquement masculine, visiblement féminine » afin de déconstruire les stéréotypes de genre et de se réapproprier l’image de l’homme qui a du pouvoir, de l’argent, etc.  Dans le genre hardcore on peut penser à Lil Kim, Bytches With Problems (avec leur célèbre morceau No means no), Hoez With Attitude, Trina, Missy Elliott, Eve, BOSS, TLC (plus soft) et autres. Toutes ces femmes ont contribué, à leur façon, grâce à leurs textes et leurs attitudes au sex-positive movement. Toutes ces artistes utilisent souvent des mots empreints de racisme et de sexisme pour se définir elles-même. Missy Elliott expliquait que l’utilisation des mots bitch ou N*gga dans ses textes était en fait une reprise de pouvoir sur les oppressions vécues en tant que femme noire aux États-Unis. Elsa Dorlin, spécialiste des questions de genres, ainsi que Menda François y voient tout de même une forme de contradiction entre le message projeté et le message voulu. Dorlin dit d’ailleurs dans son ouvrage Black Feminism. Anthologie du féminisme africain-américain, 1975-2000 :

 

« Or, le terme bitch tel qu’il est notamment promu par le gangsta rap ou même par le rap “ bling bling ”, fait aussi référence à l’animalité et compare les femmes noires à des chiennes, leurs enfants à une portée. Cette représentation infâmante tour à tour BBM[2] et bitch est extrêmement pernicieuse dans la mesure où elle fait disparaître le stéréotype en tant que stéréotype. Autrement dit, pour être reconnue dans sa féminité “ noire ” – féminité racisée qui répond à la féminité dominante, tout aussi racisée, des Blanches ou des bourgeoises –, il faut l’incarner totalement. »

 

D’autres rappeuses américaines telles que Yo-Yo, Queen Latifah, ou Lauryn Hill ne font pas dans le rap hardcore et se définissent elles-mêmes comme féministes. Celles-ci peuvent être classées dans la catégorie Hip-hop feminism. Yo-Yo, en plus d’avoir des paroles clairement féministes, parle de sororité (sisterland) avec une analyse intersectionnelle dans ses musiques. Elle s’implique aussi auprès des femmes défavorisées et milite au quotidien en ce sens.

 

En France, la situation est assez différente, même si on retrouve des propos machistes, sexistes et homophobes dans les paroles de certaines musiques de rap, elles sont tout de même moins présentes que dans le rap américain. Aussi, quelques rappeuses françaises telles que Princess Anies ont répondu directement dans leur musique à ces propos avec des paroles anti-sexistes et féministes. La rappeuse française Casey s’est elle aussi démarquée pour ses paroles anticolonialistes et anti-sexistes, ainsi que la rappeuse nigérienne Zara Moussa, encore nouvelle dans le rap français. Les femmes présentes dans la scène n’ont pas le même rapport à leur corps et vont privilégier une approche moins provocante et moins hardcore, tout en dénonçant les répercussions du colonialisme sur les jeunes issues de l’immigration.

 

Malheureusement ce ne sont pas toutes les artistes féminines de la scène qui ont des paroles anti-sexistes ou qui se revendiquent féministes. On se souvient de Diam’s qui était assez contradictoire d’un morceau à l’autre. Elle décrivait dans la musique « Ma souffrance » la violence conjugale qu’elle avait vécue d’un point de vue de survivante, alors que dans « Cruelle à vie », elle avait des paroles assez sexistes qui culpabilisaient les femmes :

 

« J’oublie pas celle qui nous déshonore,

Risée des gars gors

Des ragauts et du sexe hardcore

Celle qui ont réussi à tromper leurs aînés

Ces traînées qui ont perdu leur virginité sans aimer

J’suis pas porte-parole des femmes du mouv ‘ moi

Celles qu’attendent après les chauds dans les chambres pour goûter au gros..

Pour goûter aux grosses voix graves »

Diam’s – Cruelle à vie

 

Tout comme dans les milieux militants, il y a aussi des rappeurs pro-féministes qui appuient leurs consoeurs dans leur lutte et qui sont des alliés. On peut par exemple penser à Lupe Fiasco et Dead Prez aux États-Unis ou 3e Oeil en France pour ne nommer qu’eux.

 

En analysant la situation, que ce soit en France ou aux États-Unis, on peut se demander si la présence de sexisme et de machisme dans la scène hip-hop ne serait pas directement reliée à la faible représentation des femmes dans le milieu. En effet, il s’agirait d’un problème d’abord structurel, mais aussi et surtout d’un effet direct du patriarcat et de la domination masculine dans les œuvres culturelles, qu’elles soient musicales, littéraires ou artistiques. Les femmes qui investissent cette scène le font d’une façon propre à leur culture musicale et tout en ayant des revendications politiques, restent très HIP-HOP.

 


1Riot Grrrl : punk-rock, anticapitalisme et féminisme!

2 – Bad Black Mother

 

 

Queen Latifah – U.N.I.T.Y.

 

Dans cette musique, Queen Latifah dénonce la violence conjugale, les attitudes misogynes de certains hommes et le harcèlement de rue.

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2 commentaires sur “Be Like those Hardcore Girls

  1. Geneviève Morin
    22 décembre 2014

    J’aime ! Merci les hyènes.

  2. Ping : Hip-hop playlist for all the hardcore girls outta there! | HYÈNES EN JUPONS

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Cette entrée a été publiée le 22 décembre 2014 par dans Musique, et est marquée , , , , , .
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