HYÈNES EN JUPONS

Collectif féministe qui dérange pour transformer

Pour un féminisme militant et collectif

 

422152 Au courant des dernières semaines, la blogosphère féministe s’est mobilisée afin de dénoncer la cyberintimidation dont plusieurs femmes étaient victimes. Un premier article a été publié dans la Gazette des femmes, suivi d’une lettre ouverte cosignée par une quarantaine de féministes. Bien que ce cybersexisme mérite d’être dénoncé, les démarches entreprises jusqu’à présent laissent en suspens plusieurs questions quant aux tactiques à privilégier, si nous souhaitons continuer à prendre la parole publiquement en tant que féministes.

 

Dans « Misogynie 2.0 », les cosignataires mentionnent le manque de moyens dont elles disposent pour faire face au poids des menaces et des insultes. De la suppression des commentaires aux plaintes à la police, rien ne semble efficace ; elles en appellent alors au respect et à la modération des espaces en ligne. D’entrée de jeu, nous tenons à mentionner que nous ne souhaitons pas remettre en question le vécu, ni la volonté derrière cette démarche de dénonciation. Nous croyons toutefois qu’il est important de réfléchir plus largement aux moyens qui sont à notre disposition.

 

D’abord, il importe de rappeler qu’aussi loin que remonte le militantisme féministe dans l’histoire, il y a toujours eu des hommes pour talonner les femmes et pour les réduire à leur soi-disant nature. Comme Micheline Dumont le rappelle, cette résistance apparaît dès la fin du 19e siècle au Québec. Lors des premiers débats sur la question du droit de vote des femmes, Henri Bourassa dénonçait dans Le Devoir « l’introduction du féminisme sous sa forme la plus nocive; la femme-électeur qui engendrera bientôt […] la femme-homme, le monstre hybride et répugnant qui tuera la femme-mère et la femme-femme ». À chaque moment de forte mobilisation féministe au 20e siècle, on assistait également à un ressac qui visait à faire taire les femmes. Tout ça pour dire que l’antiféminisme ne date pas d’hier et que les médias se transforment, mais les insultes changent à peine. À l’époque des suffragettes comme aujourd’hui, les injures tournent toujours autour de la nature des femmes, de leur sexualité et de leur rationnalité.

 

Cette rétrospective nous pousse à croire qu’à court, moyen et long terme, nous devrons continuer à composer avec des masculinistes, des misogynes et des antiféministes lorsque nous prendrons la parole. Qu’on nous accuse de pessimisme, nous ne croyons pas que le respect et la modération s’imposeront dans l’espace hostile qu’est Internet. Nous pouvons toujours nous limiter à certains sites, à certains groupes Facebook, mais nous ne pensons pas que cela suffise. Internet n’est pas un espace neutre et démocratique, mais un lieu où les rapports de pouvoir sont reconduits et exacerbés.

 

Face à cet état de fait, ne serait-il pas temps de repenser nos tactiques? À l’heure du cyberactivisme individuel, nous considérons qu’il est important de remettre de l’avant un féminisme militant et collectif. Bien qu’ils soit nécessaire d’assurer une présence féministe sur Internet, nous avons l’impression que beaucoup de femmes s’y épuisent, à force de faire face aux menaces et de tenter de répondre au mansplaining. On ne se le cachera pas, affronter des mascus ça demande une quantité incroyable de temps et d’énergie, et à un moment, cette violence finit par nous affecter. Nous nous posons alors la question suivante : jusqu’où doit-on endurer ça?

 

À la solitude imposée de l’écran d’ordinateur, nous avons plutôt choisi de nous organiser entre femmes. Militer au sein d’un groupe permet d’assumer collectivement les risques liés à la prise de parole féministe. Lorsqu’on reçoit des insultes, des messages haineux ou des menaces de poursuite, on se sent moins vulnérables ensemble qu’individuellement. Notre nombre permet aussi de nous relayer, de nous protéger et de nous soutenir. Si l’une d’entre nous a besoin d’un répit, elle sait qu’elle peut compter sur le reste du groupe pour prendre la relève. Plus largement, le fait de militer en collectif enrichit nos perspectives grâce à la diversité d’expériences, de talents et de points de vue des femmes qui le composent.

 

Pour nous et plusieurs autres collectifs, le choix de l’anonymat s’est aussi imposé pour des raisons tactiques. Si plusieurs féministes écrivent en leur nom, interviennent dans les médias et obtiennent ainsi une certaine renommée, cela présente de nombreux inconvénients. Au quotidien, elles doivent assumer seules la charge de la cyberintimidation. Certaines ont reçu des menaces de mort et des menaces d’agression sexuelle, alors que d’autres ont dû composer avec la diffusion sur Internet d’informations privées et personnelles. Il n’est pas étonnant qu’au courant des derniers mois, plusieurs cyberféministes se soient d’ailleurs retirées pour des périodes plus ou moins longues. En écrivant de manière anonyme, nous n’avons pas à peser nos mots, ni à recevoir des attaques personnelles.

 

11046670_1418078231835925_987777177279198781_oÀ l’époque du 2.0, il ne faudrait pas oublier les moyens d’action In Real Life qui ont toujours eu un grand potentiel de perturbation. De la casse des vitres par les suffragettes aux occupations de tavernes dans les années 1970[1], la présence physique des femmes dans un espace « public » masculin dérange d’elle-même. Plus récemment en 2014, la tenue d’une manifestation non-mixte contre la culture du viol à Montréal a suscité la colère de plusieurs hommes, dérangés par cette foule composée uniquement de femmes qui prenait la rue.

 

N’oublions pas le potentiel subversif de nos corps et de nos voix. Lorsque nous nous imposons dans la rue et à des événements sexistes, comme le Salon de la Femme, nous sommes fortes et dérangeantes. Ensemble, nous pouvons et devons riposter.

 

 


1 – Au début des années 1970, des militantes du Front de libération des femmes ont occupé des tavernes, où les femmes étaient bannies. Ce n’est qu’en 1986 que les femmes gagneront légalement l’accès à l’ensemble des tavernes du Québec.

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