HYÈNES EN JUPONS

Collectif féministe qui dérange pour transformer

Taire les femmes

Cette lettre est une occupation politique consolative; elle cherche à se réapproprier une partie de l’espace social qui a été refusé, de façon spectaculaire, à des centaines de femmes le 7 avril 2015. Elle vise à n’être, en elle-même, que la parole d’une femme en action.  Si elle fait réfléchir ses lecteurs et ses lectrices, ce ne seront que des dommages collatéraux bienheureux.BB

Je ne suis pas Charlie.

Je ne suis pas Kenyan.

Je ne suis pas Tunisien.

Je solidarise avec les souffrances qui me sont étrangères, mais je ne me les approprie pas. J’assume, en cela, que mon indignation et ma colère peuvent devenir une menace aux idées mêmes que je défends si j’essaie d’orchestrer l’architecture d’un combat qui n’est pas fondamentalement le mien. Je suis une alliée : je parlerai avec celles et ceux que je supporte, jamais à leur place, et je saurai toujours me taire pour elles et pour eux.

Je suis toutefois une femme.

Le 7 avril 2015, réunies pour la Câlisse de grosse manif de soir féministe non mixte, des centaines de femmes ont revendiqué un espace qui leur appartiendrait entièrement. Ces femmes, dont j’étais, dénonçaient, certes, des problématiques sexistes, mais plus encore elles cherchaient à désamorcer, en un lieu et un temps précis, et ce, sans concession, les formes de leur soumission. Nous désirions (re)prendre le contrôle de l’expression de notre lutte, et c’est d’ailleurs en cohérence avec cette volonté que nous avons exigé que les journalistes et les photographes couvrant l’évènement soient des femmes. Nous avons investi la rue, en demandant aux hommes de se taire un seul instant pour embrasser la beauté et la force de nos voix s’autoémancipant; nous n’avons reçu que du mépris.

Nous avions seulement avancé de quelques mètres que déjà nous étions soumises à des règles qui n’étaient plus les nôtres. Les policiers s’interposaient entre la rue et nous. Nous avons essayé de résister par un refus de reculer ou de dévier notre trajectoire  restant immobiles, par la mise en voix de notre indignation, par la mélodie d’un saxophone; jamais par la violence. Nous avons fini par céder, rongées par la colère, et avons suivi le parcours imposé par les policiers, et quelques rares policières. Ils nous ont fait tourner en rond, s’amusant comme si nous avions été des bêtes de foire. Entre les slogans revendicateurs, nous nous regardions tristement, nous reprochant d’avoir trop bien appris la docilité. J’aurais voulu être celle qui lancerait la première pierre. Je ne l’ai pas fait. Au moins, nous occupions un espace, nos voix résonnaient. J’ai été témoin d’aucune pierre lancée  j’ose parfois me dire : malheureusement. Malgré cela, les autorités policières, étant bien paternalistes, ont finalement décidé de façon tout à fait arbitraire, moins d’une heure après le début de la manifestation, qu’il fallait mettre un terme à notre sortie hors de la maison. Ils ont voulu « nous indiquer le chemin de nos cuisines ». Probablement pensaient-ils que nous étions inconsistantes à réclamer un espace spécifiquement féminin tandis qu’on nous en avait réservé un depuis longtemps, entre un four et un torchon, que nous avions décidé d’abandonner pour investir des lieux dédiés alors aux occupations dites masculines. Ou peut-être se plaisaient-ils à rejouer la peur, celle de vivre, impuissantes, toutes manifestations de violence, que la plupart d’entre nous ressentent déjà lorsque nous nous promenons la nuit dans la rue. Gazées, poivrées, bousculées, matraquées, intimidées et insultées, nous avons décidé de rejoindre le trottoir, n’abandonnant pas les rangs d’une manifestation féministe, nous extrayant plutôt de ce qui était devenu, ou n’avait cessé d’être, une agression éhontée. Ça ne leur a pas suffi; les matraques n’ont pas cessé. Nous avons été battues en pleine rue, sous les lentilles des caméras, sous les fenêtres de nos concitoyens et de nos concitoyennes.

Nos détracteurs avancent comme principal argument pour justifier la tournure des évènements que nous n’avons pas fait les choses de la bonne façon, entre autres, en forçant la non-mixité, et cela suffirait à justifier toute violence physique et verbale. L’État policier dans lequel nous sommes embourbé.e.s actuellement refuse les déplacements au sein de l’échiquier social et nie les frontières plus ou moins floues auxquelles son fonctionnement ne peut s’adapter. La dissidence devient, dans un tel contexte, selon moi, un refus systématique d’investir un rôle social spécifique, alors que la répression tente de renvoyer les protestataires en des lieux qui les dépouillent de leur complexité. Les bucherons dans les forêts; les médecins dans les hôpitaux; les gens de la construction dans des Tim très tôt le matin ou sur un chantier le reste du temps; les pauvres cachés dans un sac de chips; les étudiants, de grâce (!), sur les bancs d’école. Et les femmes? Le soir du 7 avril 2015, les policiers, mais aussi une grande partie de la population, m’ont bien fait comprendre que si « [l]e féminisme a sa raison d’être, par contre, certaines féministes auraient besoin de se faire remettre à leurs places ». Pour ces esprits, les femmes ne devraient pas marcher seules dans la rue.

Cette marche non mixte se comprend dès lors également comme une tentative de transformation de la rue en tant que lieu d’abus et d’angoisses en un lieu de libre expression. Nous devons rejeter la peur, les menaces, et plus particulièrement les prisons sémantiques dans lesquelles ils nous enferment.

L’uniforme ne légitime pas les abus dans la rue.

Si je ne peux éviter la violence, je refuse la peur et le silence. Je dénonce mes agresseurs.

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Un commentaire sur “Taire les femmes

  1. une catho progressiste
    4 mai 2015

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Cette entrée a été publiée le 4 mai 2015 par dans Actualité, Coups de gueule, Débats, et est marquée , , , .
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