HYÈNES EN JUPONS

Collectif féministe qui dérange pour transformer

L’insinuation de troubles de santé mentale dans les relations

 

Les relations amoureuses (monogames ou polyamoureuses) ne sont simples pour personne. Elles sont compliquées car nous sommes toujours au moins deux dans une relation et il faut donc constamment faire des concessions pour que toutes et tous se sentent bien. Nous, les Hyènes, parlons souvent de la socialisation et a quel point elle enferme les femmes dans un rôle prédéfini. Les relations amoureuses en sont un bon exemple car elles sont un terreau de reproduction des relations de domination que subissent les femmes. J’essaierai ici, par mes expériences hétérosexuelles et celles de mes amies, de cerner certains problèmes qu’engendrent les relations avec des hommes et les frustrations qui sont vécues à travers l’hétérosexualité.

 

feminismIl m’arrive souvent d’entendre des histoires de santé mentale qui auraient dérapé chez certaines femmes dès qu’elles sont en relation amoureuse. « Non mais je te le dis, elle est devenue folle » est une phrase que j’entends trop souvent à mon goût. Ça me rappelle le groupe (trop) populaire et misogyne TDF (toutes des folles) et ce n’est pas un compliment. Soudainement, nous, les femmes, en entrant en contact avec des hommes, nous devenons folles et personne n’aurait d’explication?!

 

Je pense simplement que beaucoup de femmes font énormément de concessions dans un couple, souvent plus que les hommes, et ce même sans enfants dans le décor. Je crois aussi que beaucoup d’entre nous se font violence en gardant le silence sur des situations problématiques dans la relation. Je crois que la menace de se faire traiter de folle, ou de se faire dire qu’on est difficile, compliquée, paranoïaque ou bien qu’on cherche le drame, plane constamment sur nous. L’expression « sois belle et tais toi » ne perd pas de son sens simplement parce qu’on fréquente un mec supposément proféministe. Les réflexes sexistes restent trop souvent collés aux relations hétéros comme une odeur de sueur sur un vieux chandail d’éducation physique.

 

D’ailleurs, cette violence commence dès le début des papillons dans le ventre et ne s’estompe jamais. Dès le début, parce qu’encore à ce jour, un homme est considéré comme romantique quand il t’envoie 8 textos par heure alors qu’une femme réfléchit à combien de messages elle peut envoyer par jour et à quelle fréquence pour ne pas avoir l’air « d’une folle ».

 

Durant la relation, un homme qui aborde des sujets difficiles pour le couple va trouver toute l’attention nécessaire et souvent se faire encourager à nommer les problèmes. Il sera félicité d’avoir parlé de ses émotions et incité à continuer de plus belle. Par contre, une femme qui aborderait le même sujet aurait plus de chance de se faire indiquer que le moment est très mal choisi par des phrase telles que : « On était bien là, pourquoi tu dois toujours jouer la drama queen? », « Tu cherches des problèmes là où il n’y en a pas » ou « Mon boss m’a fait chier aujourd’hui, tu vas pas t’y mettre aussi ».

 

J’aimerais tant nier l’éducation insidieuse que j’ai eue, mais je ne peux pas. On m’a toujours fait jouer à la princesse enfermée dans sa tour qui attend son prince (peu importe lequel) pour venir la sauver et lui donner un statut social. Parce que tsé, tu seras toujours bien juste une idiote qui se fait surveiller par un dragon tant qu’il n’y aura pas un prince pour te faire princesse. Pour faire une histoire courte pour vous messieurs, ça veut dire qu’on m’a appris que mes relations amoureuses c’était pas mal la plus belle chose que je pouvais espérer, ça et une multitude d’enfants dont j’aurais à m’occuper. On m’a aussi appris que si « mon prince » me quittait, j’avais raté ma vie, que la seule chose dans laquelle javais une chance d’être bonne, je l’avais manquée. C’est aussi ça écouter la Belle au bois dormant, penser que tu étais endormie jusqu’à ce qu’un homme vienne te sauver et ainsi te donne de la valeur. Et on ne me l’a pas seulement appris étant enfant, on me le répète à chaque party de famille ou de job en me demandant si je suis finalement en couple, comme si c’était ça l’idéal de vie à atteindre.

 

Avec les nouvelles technologies, les relations peuvent aussi s’analyser aux travers des SMS. Ça peut paraître niaiseux, mais je continue de croire que ceux-ci sont souvent très évocateurs sur le statut de la relation elle-même. En effet, si une femme est socialisée avec l’idée qu’elle doit protéger sa relation à tout prix pour ne pas perdre ce qu’elle a « de plus cher », elle finit par déceler les moindre signe que la relation n’est pas au plus haut de sa forme. C’est aussi là qu’elle risque de recevoir des diagnostics erronés de son partenaire concernant sa santé mentale, soit (entre autres) la paranoïa. On connaît les habitudes téléphoniques de nos ami-e-s, et qui plus est de nos partenaires. On va se le dire, des arguments comme « j’avais oublié mon cell à la maison », « désolé j’avais plus de batteries » ou « j’avais pas mon cell sur moi » lorsqu’on a envoyé un texto vers 18h et que la réponse arrive vers 23h, c’est un peu de la merde. Surtout quand tu sais que ton amoureux/fréquentation/whatever regarde son cell très souvent ou disons… à chaque fois qu’il fume une clope et que ça fait un mois que ça arrive tout le temps et que pourtant dans l’année précédente ces situations-là n’arrivaient jamais. C’est souvent en prenant pour acquis que ce sont des mensonges et que nous ne les acceptons pas, que les accusations de santé mentale chambranlante arriveront alors que nous sommes simplement conscientes de la réalité de la relation. Pourtant, c’est normal de devenir fâchée et aggressive quand on sent que l’autre au bout du fil nous prend pour une cruche. C’est normal, aussi, d’en laisser passer en espérant que c’est vraiment le téléphone qui ne fonctionnait pas, mais nous ne sommes pas dupes, et si il y a une chose que la société attend de nous, c’est que nous lisions entre les lignes. C’est vraiment très lâche d’attendre de pouvoir traiter quelqu’une de folle à tous-es ses ami-e-s pour la laisser. Un peu de courage pour simplement dire : « ça ne fonctionne plus », « je ne t’aime plus » ou « je n’ai plus envie de te voir » serait de mise. Ce n’est pourtant pas ce qui arrive le plus souvent.

 

Les questionnements sur la santé mentale sont aussi des questionnements personnels perpétuels. Parce qu’être en relation avec un homme, ça implique de faire face quotidiennement à une personne qui est mieux habilitée à s’exprimer en public, à défendre ses idées et à être reconnu par les autres. Donc au fur et à mesure que votre relation avance, tu te demandes de plus en plus si tu es si nulle en comparaison avec lui, qui sait toujours trouver les bons mots pour te faire comprendre que son idée est meilleure que la tienne. Tu deviens de plus en plus la personne invisible à côté de lui. Celle qu’on prend pour la « blonde de » pis qu’on imagine que si elle est avec, c’est qu’elle doit avoir les mêmes opinions donc on n’a pas besoin de lui demander. En plus, être en relation, ça implique aussi de transformer peu à peu ses volontés personnelles en un ou plusieurs projets communs. Et trop souvent, j’ai vu des amies s’engager dans des projets communs qui étaient plus des volontés personnelles de leur copain. Mais au final, n’est-ce pas seulement l’addition de décisions communes où l’une des parties a toujours un avantage sur l’autre. Pis malgré tout ça, alors qu’on te dépossède psychologiquement de pratiquement tout, on t’accuse quand même d’être celle qui cherche les problèmes pis qui a des troubles de santé mentale, parce qu’au fond, c’est plus facile de balayer le problème de la main que de réduire ses privilèges.

 

De plus, que se passe t-il lors de la cassure? Le moment ou l’un-e laisse l’autre… ce moment est souvent horrible. C’est souvent un moment, pour ma part, où tous les éléments se mettent contre moi, ou semblent l’être. Le moment où pour lui, le bon gars fait bonne figure alors que moi, je joue le rôle de la folle. J’ai d’ailleurs l’impression que c’est une expérience qui me pourchasse même jusqu’à chez moi. Parce que oui, j’habite avec des colocs, qui sont aussi ami-e-s avec mon ex et je n’ai absolument pas d’objection à ce que mes colocs invitent mon ex. Je n’ai pas d’objection, car je crois que mes conflits ne devraient pas avoir de répercussion vis-à-vis de ses ami-e-s. Là ou j’ai un problème, c’est avec le fait que lui ne prenne pas la peine de m’appeler avant pour savoir comment je me sentirais avec sa présence ou pire… qu’il fasse un sondage à TOUT LE MONDE dans mes ami-e-s pour savoir si je vais être là et ainsi fasse figure de victime dans la relation ou de bon gars qui veut pas faire de peine a son ex. Je trouve que ça installe un climat où tout le monde devient impliqué dans le conflit alors que peut-être personne ne savait qu’il pouvait y avoir un conflit. Je sens qu’il tourne mes alliées contre moi (le moment aussi où il me traite de parano). Mes ami-e-s, colocs, qui n’étaient pas au courant de la cassure très fraîche et que peut-être j’attendais de tempérer mes émotions pour ne pas dire des choses contre lui qui dépassent ma pensée viennent d’apprendre par la bouche de mon ex que je suis probablement complétement cassée… et doivent devenir les gardes de ma présence. C’est horrible de demander à mes am-i-e-s et colocs de dealer ma présence et ainsi devenir complices de mon soi disant mal-être si je me pointe. C’est horrible que tout à coup, si j’arrive, l’argument de mon ex devienne “ouin, mais elles m’avaient dit que tu ne serais pas là­­” et que le blâme retombe sur elles comme si elles m’avaient trahi. Alors qu’il n’en est rien.

 

Parce que c’est moi qui t’ai dit c’est fini, c’est moi qui ai osé me donner de la valeur et me rendre compte que tu me traitais mal. J’ai de la peine, je ne le nierai pas, mais surtout je suis fière, fière de t’avoir dit vas-t’en.

 

Je suis partie parce que j’ai entendu les gens parler de moi de la même manière que tu parlais de ton ex. Tsé, celle que tu traitais de folle.

 

Et alors, qu’en est-il lorsque l’une des personnes dans la relation souffre véritablement de problèmes de santé mentale? Ces maladies deviennent subitement une explication en soi. « Tu capotes encore », « c’est dans ta tête », « as-tu pris tes pilules aujourd’hui? », « en as-tu parlé à ta psy?» sont des répliques que nous recevons aussitôt que nous tentons d’avoir une discussion, de nommer une situation problématique qui nous blesse ou bien de remettre les pendules à l’heure. Comme si nos sentiments et les conflits, légitimes à la base, n’existaient pas. Comme si la maladie mentale expliquait tous nos comportements, sautes d’humeur et remises en question sans se baser sur quelque chose de bien réel dont il faut parler. La maladie mentale amplifie souvent les réactions, mais celles-ci sont en réponse à quelque chose qui existe bel et bien à la base. Tout balayer sous le tapis de la maladie mentale est extrêmement nocif, car cela efface les sentiments de la personne en plus de la culpabiliser entièrement, de la faire douter de soi et de la déshumaniser. En instrumentalisant ainsi la maladie mentale, les hommes en couple se permettent de détourner la question, de tout mettre sur le dos de quelque chose que la femme ne peut contrôler pleinement, mais dont elle serait entièrement responsable et de continuer à reproduire des inégalités et des rapports de domination au sein d’une relation. Des plans pour nous rendre encore plus « folles ».

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13 commentaires sur “L’insinuation de troubles de santé mentale dans les relations

  1. Roland
    6 mai 2015

    Vous semblez faire d’une expérience personnelle, une généralité. N’est-ce pas un raccourci un peu trop facile à emprunter?

  2. jmlx
    6 mai 2015

    « Parce qu’être en relation avec un homme, ça implique de faire face quotidiennement à une personne qui est mieux habilitée à s’exprimer en public, à défendre ses idées et à être reconnu par les autres. Donc au fur et à mesure que votre relation avance, tu te demandes de plus en plus si tu es si nulle en comparaison avec lui, qui sait toujours trouver les bons mots pour te faire comprendre que son idée est meilleure que la tienne. Tu deviens de plus en plus la personne invisible à côté de lui. »
    Vraiment? Il y a des relations nocives et il faut savoir les identifier, mais généraliser à ce point les relations hétérosexuelles et considérer que la femme occupe toujours le rôle de second violon, c’est y aller un peu fort, là. Non? Être en couple, ce n’est pas se placer en position de victime, franchement… Il y a certainement des hommes qui considèrent que les femmes sont des drama queens, je te l’accorde, mais il y a des relations où les rôles sont complètement inversées. Je l’ai vécu. Ta propre histoire d’amour qui s’est mal terminée a légèrement teintée, voire assombrie ta vision des choses, j’en ai bien peur. Une relation amoureuse hétérosexuelle saine, ça se peut, tsé. Et les rapports de domination peuvent apparaître entre femmes et entre hommes dans un couple homosexuel aussi…

  3. MS
    6 mai 2015

    Merci. Tellement. Pour. Ce. Billet. Je ne le savais pas, mais je l’attendais depuis vraiment longtemps, celui-là.

  4. yclou
    6 mai 2015

    Merci de mettre des mots si justes sur une réalité si fréquemment vécue et malheureusement cautionnée socialement.
    Je partagerai largement ce texte. Encore une fois merci à son auteure.

  5. Chloé
    7 mai 2015

    « Parce que c’est moi qui t’ai dit c’est fini, c’est moi qui ai osé me donner de la valeur et me rendre compte que tu me traitais mal. J’ai de la peine, je ne le nierai pas, mais surtout je suis fière, fière de t’avoir dit vas-t’en ».

    Ces mots font tellement écho en moi, je me les répète, je les savoure… Merci. Et merci pour tout l’article.

  6. Odile
    8 mai 2015

    C’est tellement un bonheur de lire ce texte, ça fait du bien, et je me sens validée parce que je peux voir que je ne suis pas la seule qui ait vécu ce genre de chose.

  7. erhbd
    13 mai 2015

    et pan, direct deux mâles dans les commentaires pour valider la théorie en disant que t’exagères et que tu généralises avec un sous entendu bien vaseux de trauma personnel qui te ferait dérailler ma pauvre petiote. LOL
    merci pour cet article et merci aux trolls de l’illustrer si bien et si prestement.

    • Émilie
      15 août 2015

      Tellement vrai !! J’ai beaucoup apprécié le texte merci !

  8. Justine
    13 mai 2015

    Merci, merci, merci. Beaucoup de trucs dans lesquels je me reconnais, ou reconnais des amies. Merci de partager ça avec nous, ça fait du bien à lire.

  9. Marcelle Laflamme
    15 mai 2015

    Toutes les relations peuvent être polluées par des jeux de pouvoir. Quand on recherche, consciemment et ensemble, à s’épanouir dans l’amour et le don de soi, on retrouve une base commune à laquelle on peut se référer pour avancer. Malheureusement, cela semble un peu démodé aujourd’hui. Je pense que, dans les relations sans engagement, chacun prend pour soi. Je crois sincèrement que cetet manière d’entrer en relation mène plus facilement aux situations pénibles que vous décrivez dans votre article.

  10. Ping : M. Martineau, parlons de ces femmes-là | liliumination

  11. Marie
    16 février 2016

    Très bon texte, bien senti, bien envoyé… je suis d’accord avec la personne qui dit que les deux messieurs qui ont commenté en banalisant ton propos n’ont fait que prouver ce que tu essaies de montrer. Merci pour ce texte.

  12. Jenny
    10 mars 2016

    Merci pour ce texte, vraiment! Il me sauve la vie ce soir

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Cette entrée a été publiée le 6 mai 2015 par dans Coups de gueule, et est marquée , , , .
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