HYÈNES EN JUPONS

Collectif féministe qui dérange pour transformer

Femen, ou la nudité-spectacle

 

Depuis ses débuts en 2008, le mouvement Femen a fait réagir. Sur-médiatisé, il suscite la grogne des politiciens et des flics, qui ne savent plus comment contenir ces corps nus. Il ne s’agit pourtant pas de la première utilisation politique de la nudité des femmes. Du côté de l’Afrique, des groupes de femmes ont dévoilé leurs seins lors de différentes mobilisations. Dès la fin des années 1960, les militantes du Mouvement de libération des femmes avaient également manifesté seins nus en scandant «Déshabillez-vous et vivez». Mais ce qu’il y a de particulier, c’est que Femen se situe volontairement en marge du mouvement féministe et refuse, ce faisant, un héritage militant et théorique. Et au final, leur pratique et leur discours s’en retrouvent appauvris – il manque d’espace pour écrire des idées sur la poitrine d’une jeune femme svelte.

 

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Pour Inna Chevchenko, figure de proue de Femen, la nudité se présente comme seul moyen de provoquer et d’attirer l’attention. Mais il ne s’agit pas de n’importe quelle nudité. Les corps qu’on nous présente sont minces, jeunes, fermes et esthétiques – pratiquement uniformes. À un point où on les croirait parfois tout droit sortis d’un film porno. D’ailleurs, les Femen reproduisent allègrement certains clichés de l’érotisme macho. Habillées en soubrettes, elles vont laver l’entrée de DSK à quatre pattes, miment des fellations pour critiquer le G7 ou se costument en écolières horny.

 

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C’est à se demander si une telle tactique dérange vraiment. Pour les flics et les gardiens, sensés protéger l’ordre et la moralité, sans doute. Mais pour nos hommes d’affaires et nos politiciens vicieux, est-ce que ces corps diffèrent tellement de ceux qu’ils ont l’habitude de s’approprier? À les voir, tous souriants et rivés sur leurs smartphones pour tout capter, tout nous laisse croire qu’ils se sentent plus amusés que menacés. Et pour nos photographes et caméramen, une chose est certaine : des seins nus, ça fait vendre du temps d’antenne et des journaux – que la poitrine soit celle d’une féministe ou non. Au final, peut-être que de combattre l’exploitation sexuelle avec la nudité constante de quelques têtes d’affiche s’inscrivant dans les standards de beauté constitue un cul-de-sac tactique. Il est peu surprenant que l’esthétique Femen soit alors si facilement récupérable par le capitalisme.

 

Publicité inspirée de Femen pour vendre des bijoux de luxe.

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Plusieurs féministes sont critiques de Femen [1], qui le leur rend bien. Chevchenko décrivait le féminisme classique comme « une vieille femme malade qui ne marche plus. [Ce féminisme] est coincé dans le monde des conférences et des livres » [2]. Mais dans son anti-intellectualisme, Femen rejette également une part du bagage théorique et tactique du mouvement féministe. Les militantes ne tiennent peu ou pas compte des débats féministes sur l’inclusivité : quelle place y a-t-il, alors, pour les rondes, les moches, les plus âgées, les noires, les handicapées, ou les trans? Femen fait également fi des discours féministes sur l’intersectionnalité, un cadre d’analyse qui tienne compte de la diversité des oppressions que vivent les femmes, qu’elles soient liées à la couleur de la peau, à l’orientation sexuelle, à la condition socio-économique ou à la religion. Ainsi, il est peu surprenant de voir Femen défendre un féminisme néocolonial et occidentalocentriste qui rejette d’autres formes de féminismes, comme le féminisme musulman. Du côté de Femen Québec, trois militantes ont pris part à la manifestation des Janette afin de signifier leur appui au projet de la Charte des valeurs. Dès lors, on assiste au triste spectacle de Femens blanches qui infantilisent les femmes musulmanes en leur indiquant la marche à suivre pour se libérer – ce qui n’est pas sans rappeler le discours tenu par Lise Payette la semaine dernière. Le bon féminisme se fait à poil, et non en burqa, nous crient-elles, entre leurs pancartes « Muslim Women Let’s Get Naked » et « Nudity is Freedom ». Doit-on s’étonner alors qu’Amina Sboui ait quitté Femen, taxant l’organisation d’islamophobe?

 

Ce n’est tant la nudité que je souhaite critiquer, qu’une nudité particulière, mise de l’avant par Femen dans les termes du capitalisme et du patriarcat. Certaines actions féministes ont, à mon avis, très bien réussi à utiliser le potentiel subversif de la nudité, et ce sans en faire un nudité-spectacle profitable aux hommes et aux médias. En 2008, des étudiantes s’étaient rassemblées afin de planifier une irruption dans un conseil d’administration de l’UQAM, alors en pleine restructuration. Elles choisissent la nudité complète, sans sous-vêtements, afin de ne pas érotiser leurs corps. Malgré un imposant dispositif de sécurité, elle parviennent à entrer dans la salle de réunion, leurs corps couverts de slogans peints. La nudité dénuée d’érotisme des Amazones, comme elles se sont appelées, suffit alors à mettre mal à l’aise les membres du CA. Dans les milieux féministes, cette action a été assez bien accueillie et elle a marqué l’imaginaire. Chez les militants étudiants, elle s’est d’abord diffusée comme rumeur, suscitant l’étonnement des camarades masculins qui avaient peine à croire qu’une gang de femmes réussisse à perturber le CA. La police, les membres du CA et l’administration de l’hôtel où se déroulait la réunion ont, quant à eux, tout mis en œuvre pour essayer d’étouffer cet événement. Bien qu’il n’y ait pas eu de suite aux Amazones, leur utilisation de la nudité constituait néanmoins une excellente tactique ponctuelle.

 

Si Femen tente de lutter dans les termes du patriarcat, cette stratégie comporte ses limites. Les militantes aux corps érotisés qui crient, à répétition, quelques slogans trop souvent truffés de raccourcis intellectuels, échouent parfois à combattre ce qu’elles finissent par représenter et nourrissent souvent – malgré elles – les bêtes médiatiques. Cette incapacité à dépasser la nudité-spectacle marque peut-être, au fond, l’échec de cette forme de libération. Car l’émancipation des femmes devrait également passer par le rejet de la hiérarchie, des marches à suivre, des gérants d’estrade, des normes de beauté, des sexualités imposées et des systèmes d’oppression racistes et colonialistes. Si Inna Chevchenko affirmait que la nudité était le seul moyen de provoquer, les étudiantes et étudiants masqué-e-s du printemps 2015 nous auront prouvé le contraire, dans la menace qu’elles et ils représentaient pour les administrations, les médias et la police. Et si l’effacement du corps et son anonymat avaient un potentiel subversif beaucoup plus grand que son exposition au grand jour?

 


Notes

 

1 – Lire, par exemple, « Pourquoi les Femen ne sont pas les bienvenues à la manifestation non-mixte : critique de leur mouvement » dans le zine Smash it up! du Montreal Sisterhood.

2 – « Femen partout, féminisme nulle part », Le Monde diplomatique

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2 commentaires sur “Femen, ou la nudité-spectacle

  1. Eli
    23 juin 2015

    Bravo.

  2. Le gars qui essaie de suivre
    1 juillet 2015

    Distinction très intéressante. Je n’arrivais pas à comprendre comment pouvait s’arrimer FEMEN et féminisme tel que je le connais et le supporte. Votre article est éclairant et nuancé: et si le féminisme trop «théorique» le condamnait aux salles de l’UQAM?

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Cette entrée a été publiée le 22 juin 2015 par dans Actualité, Coups de gueule, et est marquée , , , , .
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