HYÈNES EN JUPONS

Collectif féministe qui dérange pour transformer

Belles jambes

 

eligirard_illustrationL’été fait naître des perles d’eau sur nos visages que le soleil fait briller. Il fait canicule. La rue est bondée de badauds aux visages perlés. Ça brille sur Ontario.

 

La chaleur nous mouille trop les mains pour avoir envie de se les tenir. Au bout de mon bras, mon petit doigt s’accroche au tien. « Pinky swear », que tu me dis quand on promet des choses. Au bout de mon bras, nos petits doigts comme une promesse. Pas les promesses de « juste toi » et de « pour toujours » qu’ils font dans les films, une promesse d’être honnête et de s’attendre au prochain tournant. Comme dans la toune* de Bruce. Le mariage en moins. Le mariage c’est bon pour les histoires de prêts et bourses, pas pour des promesses comme la nôtre. La lumière est rouge, nos pas s’arrêtent. J’en profite pour laisser traîner mon regard sur toi. Tu regardes au loin. J’ai l’impression de t’espionner un peu. Tu me plais tellement, le sourire se fend jusqu’au soleil.

 

Un mouvement derrière toi attire mon attention. Une personne regarde le sol avec un air profondément dégoûté. Je suis la direction de son regard, cherche un peu, mais ne remarque rien. Le trottoir n’est pas plus dégueulasse qu’à l’habitude. Je suis un peu déçue d’avoir manqué le spectacle. Je remonte le regard vers son visage qui détourne aussitôt les yeux, visiblement mal à l’aise. Comme je suis entraînée par le mouvement de tes pas qui reprennent la cadence, ça me frappe comme la foudre. Tes jambes. La personne, habilement maquillée et fraîchement rasée était dégoûtée par la vue du poil sur tes jambes. La colère me monte aux joues. Je les connais bien ces regards-là. Je les ai vus me coller à la peau quand j’ai abandonné le rasoir pour de bon. Le poids de tous les regards du monde pesait sur mes poils. Un jour, c’est devenu évident que le regard le plus lourd était le mien. Un jour, j’en ai eu plus rien à faire et je n’y ai plus pensé. Aujourd’hui j’ai un cercle social où la pression des magazines ne se rend pas, où les poils que l’on enlève ou pas relèvent du choix personnel. Depuis longtemps, les jambes et les aisselles sont généralement bien fournies dans mon cercle.

 

La personne qui regardait tes jambes ne fait pas partie de mon cercle. Tu t’en fous. C’est vrai que sur une échelle de un (pré-pubère) à dix (les frères Ramos Gomez), je suis un quatre et toi un 6.5 . Ces regards-là, tu les connais encore mieux que moi. Tu m’as dit un jour qu’ils sont seulement perceptibles quand tes vêtements sont vaguement féminins. C’est que dans ce monde qui divise l’humanité en deux pôles distincts et opposables, tu te tiens tout juste au milieu. Ni « elle » ni « lui », tu es toi. Difficile à concevoir pour des gens programmés par la binarité des genres.  La première étiquette, et probablement la plus permanente, qu’une personne est entraînée à poser sur une autre est « elle » ou « il ». Une fois qu’elle est posée, elle détermine complètement la nature des interactions. Dans ce monde binaire, aucune de ces étiquettes ne colle à ta peau. La langue française n’a même pas de pronom pour toi. Mais les gens te posent une étiquette quand même. Une ou l’autre. En se basant sur des stéréotypes pré-mâchés. Sans s’en rendre compte, elles/ils décident si elles/ils te traîteront comme une personne tenue de bien paraître, qui aura probablement besoin d’aide, ou comme une personne capable, forte et cultivée. Les structures de genres sont terriblement bien implantées. L’étiquette qu’elles/ils te choisissent est horriblement durable. Beaucoup trop inconfortable à questionner. Beaucoup trop rigide pour une réalité aussi fluide. Si seulement elles/ils savaient. Il y a autant de façon d’être « elle », « il » ou « X » qu’il y a d’humains. Dans certains cercles, il est aussi naturel de demander à un-e interlocutrice ou interlocuteur par quel pronom elle/il préfère être désignéE que de lui demander son prénom. Ce sont de trop petits cercles.

 

Quand la personne qui te croise dans la rue te colle l’étiquette « elle », ton poil est dégoûtant. Quand la personne qui te sert au comptoir de réparation de vélo te pose l’étiquette « il », tes questions sont traitées comme de l’intérêt. Il y a des jours où la différence flagrante qu’ont les gens de te traiter selon leur perception de ton genre t’amuse, mais ces jours-là sont rares. Ça ne m’arrive jamais. L’étiquette qu’on me pose est toujours la même. Lourde de tous ses sous-entendus. On me demande si je sais vraiment à quoi servent tous les boutons quand je suis derrière une console de son. Des « ils » au gabarit nettement moins musculaire que le mien m’offrent de porter les objets lourds à ma place. On me dit que je joue de la guitare « aussi bien qu’un garçon » comme si on me faisait un compliment. Des inconnus se sentent libres de me communiquer explicitement leur désir dans des lieux publics. Il est « naturel » pour moi de sacrifier mes activités sur l’autel sacré de la parentalité, mais lui porte la couronne du parent présent pour être disponible une fin de semaine sur deux. Je m’emporte, mon esprit s’échauffe. L’envie de retrouver la personne habilement maquillée et fraîchement rasée afin de lui glisser un ou deux mots sur la violence de perpétuer les doubles standards me prend. Tu dois sentir mon agitation parce que ton petit doigt resserre sa prise sur le mien. Tu attires mon corps vers toi. « Hey, ça va? » Ta voix est douce et souriante. Mes yeux plongent dans les tiens. Il y fait bon. « Ça va. » Je lâche prise sur mon monologue interne et il tombe lentement au fond de ma tête comme une feuille de papier.

 

J’en ferais un texte plus tard. Je tire doucement le dos de ta main vers mon visage et y dépose les lèvres. Tes jambes sont parfaites. Les trottoirs sont dégueulasses. La rue est bondée de badauds aux visages perlés. Ça brille sur Ontario.

 

*  « If I Should Fall Behind », Bruce Springsteen

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3 commentaires sur “Belles jambes

  1. une catho progressiste
    25 juillet 2015
  2. Marika Bellavance
    28 juillet 2015

    Excellent texte et excellent blogue! Je m’abonne.
    Vraiment, bravo, j’aime beaucoup! 🙂

  3. Rolando
    4 août 2015

    Très beau texte.

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Cette entrée a été publiée le 24 juillet 2015 par dans Non classé.
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