HYÈNES EN JUPONS

Collectif féministe qui dérange pour transformer

Le sexisme sur deux roues

 

Attention. Ce texte est empreint de Montréalocentrisme. Je m’en excuse, j’espère que des femmes hors Montréal pourront s’y retrouver.

 

tumblr_mfrffuBsJn1qa70eyo1_1280Le sexisme à vélo, ça existe. Plus le nombre de kilomètres parcourus par semaine en ville est grand, plus la probabilité d’en être la cible ou témoin augmente. Par sexisme à vélo, je signifie les situations désagréables vécues par les femmes parce qu’elles sont des femmes. En tant que cycliste, j’ai envie de vous partager quelques types de situations du quotidien.

 

Premièrement, il y a les regards sous la jupe ou sur le décolleté, mais également les commentaires comme “une femme, ç’a pas besoin de banc pour faire du vélo”, “beau petit cul de course”, “belles jambes”, etc. Tout comme dans les situations de harcèlement de rue, les filles seront accusées d’avoir cherché à avoir l’attention et les regards en portant certains vêtements. Ce type d’attitude a un effet répressif amenant les femmes à changer leur habillement ou encore à les dissuader d’enfourcher leur bécane. Cet été, la vidéo Penny In Yo Pants a circulé sur internet et a provoqué plusieurs réactions positives. Bien que ces filles veulent faciliter le port de la jupe en nous donnant ce truc, elles projettent et réitèrent la croyance selon laquelle il n’est pas adéquat pour une femme de montrer sans gêne sa petite culotte en faisant du vélo.

 

L’univers de la mécanique du vélo diffère peu de celle automobile. Lorsqu’un bris se produit et que je dois marcher à côté de mon vélo pour l’amener à un lieu permettant la réparation, je le constate. Sur ma route vers le bike shop, il y a souvent des “gentlemen” qui m’accostent pour me demander si j’ai besoin d’aide. Il s’agit bel et bien d’une technique de drague parce que l’aide requise, à ce moment-là, demande des outils spécialisés et des pièces précises. Généralement, ces “gentlemen” n’ont pas de trousse de réparation dans leur poche arrière. La mécanique est donc une autre occasion pour réitérer les stéréotypes de genre puisque lorsque je cherche à réparer mon vélo par moi-même, mais en présence de figurants masculins, j’ai droit à des conseils et des commentaires paternalistes comme: «veux-tu que je le fasse à ta place?», «attention ça va te salir», «tu vois c’était plus compliqué que tu pensais», «il faut de la force pour dévisser ça», etc. Les bike shops ne sont pas exempts de ces dynamiques. Il y a l’attitude et les commentaires paternalistes ou condescendants des réparateurs qui m’appellent “ma petite madame”. Également, il y a aussi ceux qui considèrent que lorsque tu es une femme, tu ne comprends pas comment ta bicyclette fonctionne, qu’elle a nécessairement besoin d’une mise au point (même si tu la fais toi-même) et qu’ils peuvent changer des pièces qui sont encore bonnes sans te demander ton opinion et ton consentement pour le faire. Bien sûr, ce ne sont pas tous les mecs et les bike shops qui ont cette attitude envers les femmes, je parle de cas flagrants de sexisme vécus.

 

Le réseau cyclable est bien souvent accaparé par des hommes qui considèrent que la ville leur appartient. Autrement dit, la circulation doit aller à leur rythme quitte à adopter des comportements discriminatoires envers les cyclistes considéré.e.s “plus lent.e.s”. J’ai envie de vous faire part d’un comportement symptomatique de nombreux cyclistes mâles de Montréal: le dépassement au feu rouge. Cette subtile façon de dépasser sans effort emprunte généralement les étapes suivantes:

Étape 1: Tu t’arrêtes à un feu rouge à vélo parce que tu respectes (parfois ou toujours) la signalisation routière

Étape 2: Un mec arrête lui aussi, mais il décide de se placer devant toi (et peut-être d’autres personnes qui se sont mises en file). Il considère probablement que tous les autres cyclistes sont plus lent.e.s que lui et que dépasser ces gens au feu rouge va lui permettre de se rendre plus rapidement à sa destination. Parce que c’est bien connu, ces 3 secondes qu’il gagne en te dépassant vont vraiment faire toute la différence.

Étape 3: Le feu redevient vert, il démarre avant toi et peut allégrement te montrer qu’il a des mollets plus puissants que les tiens

Étape 4: Tu te rends compte que le mec pédale plus lentement que toi. Tu décides alors de le redépasser pour lui montrer que tes muscles de mollets et de cuisses sont plus forts que les siens

Étape 5: Il n’a rien compris, il refait l’étape 2 à l’intersection suivante.

 

Pourquoi cette pratique est-elle sexiste? Parce que cette situation implique des hommes qui dépassent des femmes (et d’autres hommes) qu’ils considèrent plus lentes. Il ne faut pas généraliser, ce ne sont pas tous les hommes qui le font, mais je n’ai vu aucune femme faire cette manoeuvre. Cette attitude est sexiste parce que la raison sous-tendant ce geste est: les filles sont moins fortes et donc plus lentes en bicyclette. En suivant ce raisonnement, les filles ralentissent la circulation; c’est pourquoi elles méritent d’être dépassées sans même qu’il ait jugé de leur vitesse. En d’autres mots, on leur pose l’étiquette de la lenteur en raison de leur apparence. Dans les différents modes de transports, il y a généralement certains codes à respecter pour avoir un minimum de savoir-vivre comme attendre en file pour l’autobus et le métro, céder ton siège quand une personne en a davantage besoin, respecter le rythme dans les escaliers, laisser la priorité aux personnes à mobilité réduite dans les ascenseurs, etc. Dans tous ces lieux, il semble être inapproprié de profiter d’un temps mort pour aller se placer à l’avant de la file parce que certaines personnes semblent lentes. Lorsqu’il est question de vélo, tous ces codes semblent s’effacer puisqu’il est question de performance sportive.

 

Des raisons structurelles expliquent pourquoi les femmes sont généralement plus lentes en vélo. Premièrement, en raison de la division inégale des charges domestiques, les femmes trimbalent avec elles des charges plus lourdes comme un bébé ou une épicerie.

Ensuite, les inégalités salariales amènent les femmes à posséder des bicyclettes de qualité inférieure puisque le revenu qu’elles peuvent dédier à l’achat et à l’entretien est moins élevé.

Enfin, les rôles sociaux de sexes engendrent une socialisation au sport différenciée où les garçons sont davantage encouragés à apprendre et à développer leurs aptitudes sportives. Pour cette même raison, les femmes vont davantage utiliser les pistes cyclables puisqu’elles auront, bien jeunes, appris qu’elles sont des êtres vulnérables qui ne doivent pas trop s’aventurer dans la ville: sur les grands axes de circulation, durant la nuit, à la pluie, aux grands vents, l’hiver, etc. Les pistes cyclables sont donc fortement utilisées par les femmes puisqu’il s’agit d’un safe-space pour se déplacer.

 

Ok, il y a du sexisme partout même autour d’un moyen de transport que plusieurs considèrent émancipateur pour les femmes. Ces situations ne doivent pas nous empêcher de circuler en vélo; au contraire, la réflexion sur ce sexisme permet de mettre en valeur des initiatives pour rendre cette pratique plus égalitaire. En plus de développer des stratégies pour confronter les différentes formes de harcèlement de rue, la prochaine fois que vous vous faites dépasser par un gars à un feu rouge, posez-lui la question suivante: “pourquoi est-ce que tu ne te mets pas en file comme tout le monde?” Vous verrez, les réponses et réactions à cette question sont plutôt hilarantes et permettent de déstabiliser le garçon pour ensuite le dépasser!

 

Je veux terminer en soulignant le courage de toutes ces femmes qui s’approprient cette pratique sportive notamment en conseillant des amies ou en s’impliquant dans de chouettes ateliers de vélo qui parfois offrent des ateliers de réparation en non-mixité comme le Right to Move à Concordia, le Santrovélo et BQAM. Ces initiatives permettent de bâtir des solidarités entre cyclistes et contribuent à faire tomber les stéréotypes de genre au vélo.

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8 commentaires sur “Le sexisme sur deux roues

  1. Denis Thibault
    31 juillet 2015

    Effectivement, c’est la moindre des choses de respecter l’ordre d’arrivée à un arrêt pour les cyclistes. Après tout, les trajets urbains ne sont pas des pistes d’entraînements et les plus rapides devraient attendre leur tour avant de pouvoir dépasser prudemment, surtout que le vélo est plutôt silencieux et que l’on peut faire le saut. Sur ce point, je préconiserais l’achat d’une sonnette pour annoncer un dépassement. Jadis, j’utilisais un sifflet de hockey pour signaler ma présence aux automobilistes (très efficace). Plus vraiment nécessaire aujourd’hui, sauf en cas d’urgence; tandis que la sonnette est vraiment utile en ville.

    Pour ce qui est de la « lenteur » des femmes, il faut mettre les choses en perspective et tenir compte du réseau routier et de la densité cycliste. Votre chronique est effectivement montréalaise et c’est important de le mentionner. Elle aurait pu être de Québec également, Trois-Rivières, Sherbrooke, mais pas vraiment Gatineau ou Ottawa. Je veux dire: Montréal n’est pas une ville pour rouler vite. Les pistes cyclables sont trop étroites et sont souvent bi-directionnelles, ce qui est très dangereux. Il n’y a pas beaucoup de voies cyclables proprement dites. On voit que c’est une ville qui a été pensée pour les motorisés, pas pour les cyclistes.

    En sorte qu’il est plus prudent de rouler plus lentement que l’inverse dans le contexte montréalais et de toutes ces villes anciennes aux voies étroites. Transposées dans un contexte plus favorable, les femmes rouleraient plus vite c’est certain.

  2. Coyote Crafty
    1 août 2015

    A reblogué ceci sur cecinestpasunblogsurlefeminimseet a ajouté :
    Oh, j’ai constaté plusieurs fois ces comportements, et en moto aussi ! J’ai d’ailleurs appris la mécanique à cause des réparations « abusives »…

  3. demia
    1 août 2015

    Merci pour votre article que je trouve bien

    Cela dit je ne suis pas d’accord avec vous. étant moi même une conductrice de vélo invétérée je n’ai jamais subis aucune des descriptions que vous faites allusion dans l’article et je n’ai pas entendu dans mon entourage des femmes se plaignant de ce genre de comportement

    Merci

  4. foxroxb
    2 août 2015

    Billet très intéressant, merci!

    Étonnamment, je suis unE cycliste et j’ai vu quelques femmes me faire la manœuvre de se placer devant moi à un feu rouge, alors qu’au final, je roulais plus vite qu’elles. Donc, la pratique n’est pas uniquement une question de misogynie. Dans mon cas, je crois qu’il s’agit d’une perception du corps. Je suis grosse, alors *impossible* que je roule plus vite qu’eux.

  5. Antoine
    2 août 2015

    Bonjour,

    Je suis cycliste masculin à Montréal depuis 6 mois. (en temps normal je ne précise pas forcément mon genre sur un forum internet, mais là je suppose qu’il est de bon ton de se placer dans l’un ou l’autre des « camps » en présence).

    Je suis aussi étudiant, et par conséquent j’évolue dans un monde d’étudiants. Et dans mon monde à moi (donc ce que je peux voir, ce qui m’entoure, et ma façon d’interpreter ce que je vois/entends etc), je ne reconnais pas du tout les situations décrites.

    Bon, je reconnais les situations décrites (les gens qui doublent au feu, les cyclistes qui s’entraident). Mais très peu souvent j’ai identifié c’est comportement comme la manifestation d’une intériorisation de stéréotype genrés (pour faire court : j’ai rarement rencontré des situations où j’avais l’impression que le genre jouait un rôle important).

    Alors bon, mes impressions… Tout le monde s’en fous un peu. En attendant, j’ai l’impression que cet article se base avant tout sur des impressions aussi. Je ne conteste nullement le vécu de l’auteure. Je vais cependant je vais partager moi aussi ma vision de cycliste à Montréal.

    1°) Pour les remarques, je ne peux rien dire, je n’en ai pas entendu, mais en 6 mois de vélo et étant un homme, je suis moins « exposé » donc vraiment, mon vécu là dessus ne vaut pas grand chose.

    2°) Je considère qu’être cycliste aujourd’hui, c’est faire le choix d’une mobilité engagée (écologie, économie, bonnes habitudes de vie etc). C’est un choix que très peu fond et qui est en butte à beaucoup de ressentiment de la part des automobilistes et parfois même des piétons. En faisant le choix de faire du vélo, je me sens faire parti d’une « grande famille ». Je m’arrête quand quelqu’un est sur le bord de la piste pour savoir si il-elle a besoin d’un coup de main. Et les gens s’arrêtent pour moi quand j’ai moi aussi besoin d’un coup de main (merci à la dame du troisieme age qui m’a bien aidé). Je m’arrête pour enlevé les cartons qui ont pu voler sur la piste. Et parfois j’ai aidé des filles. J’espère qu’elles n’ont pas pensé que je les prenais pour incompétentes/faibles/ignorantes. (le hasard probabiliste faisant bien les choses, j’ai à ce jour filé un coup de main à 2 mecs, 2 filles).

    3°) Pour l’explication du fait que les filles roulent moins vite que les hommes et que par conséquent les hommes les dépassent au feu rouge. Etant étudiant, la majorité des filles et gars que je connaisse sont des étudiants. Et du coup on a tous les mêmes charges (faire les courses etc). Mais je suppose que ce n’est pas la même chose pour toutes les tranches de la population. En revanche les charrettes pour enfants… Même si je ne suis pas super attentif à ce genre de détails, je pense avoir vu à peu près autant de père que de mère tirer les charrettes.

    La conclusion de mon commentaire est la suivante : le sexisme existe à bicyclette au moins autant que dans la vie courante, peut être même plus pour les raisons que tu as citées (c’est un « sport » donc les moins bien vu pour les femmes de faire de l’exercice physique). J’appelle néanmoins à attirer l’attention sur le fait que le cyclisme c’est aussi un état d’esprit, et trop de peur des autres cyclistes peut mener à détruire cet état d’esprit. Etre à vélo c’est aussi être dans l’espace public et il est donc facile de nouer la conversation à un stop pour 15 seconde. (ce qui n’est pas le cas en voiure). Nouer la conversation ca ne veut pas dire que les mecs ont le droit de faire des remarques aux filles, je parle de nouer la conversation. Adresser la parole à quelqu’un dans l’espace public n’est pas une agression. (mais des remarques sexistes constituent une agression).

    Merci d’avoir lu.
    Cordialement

    PS : question qui n’a rien à voir. L’encadré en gris clair laisse à penser que vous citer une étude. Par ailleurs l’encadrer déclarer des choses telles « les femmes utilisent plus les pistes cyclables » ce qui doit donc se baser sur une enquête quelconque. J’aimerais bien en connaître la source car le sujet m’intéresse.

    PS2 : je n’ai rien dit sur le droit à montrer sa petite culotte, mais je trouve l’idée audacieuse ! (nan mais plus sérieusement, mais si ca parait un point de détail perdu dans le texte, c’est une vraie question ca : est ce que la femme doit choisir entre son vêtement ou son mode de locomotion? je pense qu’elle ne devrait pas, mais j’imagine bien que ca ne doit pas être facile facile pour les filles ce genre de situation)

  6. lagatta à montréal
    2 août 2015

    D’accord, même si le français est un peu bizarre.

  7. Benoit
    3 août 2015

    Je dépasse tout le temps, tout le monde, homme ou femme, pcq je suis plus vite. Je sauve plus que 3 secondes, la différence peut varier entre 5 et 10 minutes par ride. Aussi, j’aime ca aller vite dans les « stretch » de piste cyclable sans intersections. Ca me fait du bien. Le feeling de vent dans le visage est enivrant, je peux pas m’empêcher. Y’a jamais personne que j’ai dépassé qui ait réussit à me dépasser à nouveau. J’ai jamais imaginé que ce geste pourrait être perçu comme sexiste. Au pire, arrogant, mais jamais sexiste.

    Je suis un homme qui se considère féministe et je dis : ça suffit essayer de transformer n’importe quelle situation anodine en occasion de se victimiser. Mais bon, tumblr n’est pas reconnus pour ses auteurs nuancés.

  8. Dav
    6 novembre 2015

    Je suis un homme et je pratique aussi le vélo, la démarche de dénoncer des comportements interprétés comme sexistes est louable, cependant, si vous voulez que votre discours soit pris au sérieux et fasse avancer les choses, il faudra à mon avis adopter une posture plus objective et moins misandrique.
    En commençant par exemple par admettre et repérer les comportements de femmes qui contribuent tout autant à renforcer les rapports sociaux de sexe.
    Les hommes autant que les femmes intègrent des dispositions sexuées à penser ou à pratiquer le vélo. S’il est vrai qu’une majorité de garçons a appris à aimer la vitesse, la prise de risques et l’esprit de compétition, et qu’une majorité de filles a appris à ne pas se salir, à ne pas se faire mal, et à minimiser la prise de risque, les hommes autant que les femmes participent à reproduire ces manières de penser et de pratiquer, à commencer par les mères de famille (encore beaucoup plus impliquées dans l’éducation des enfants que les hommes), qui vont laisser leur garçon tomber, se faire mal, tout en les encourageant à ne pas pleurer, à être courageux comme un garçon, à manger comme un garçon… tout en encourageant leur fille à être sage comme une image, belle comme une princesse…

    à défaut de le combattre, le féminisme que vous prônez contribuera à renforcer le sexisme tend qu’il se réduira à n’être que son contraire.

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Cette entrée a été publiée le 31 juillet 2015 par dans Coups de gueule, Sexisme ordinaire, et est marquée , , , , , .
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