HYÈNES EN JUPONS

Collectif féministe qui dérange pour transformer

La présomptueuse innocence

 

*Avertissement : Violence conjugale *
 

PortraitcitationAprès des mois de violence verbale, de crises, de jalousie, de contrôle, de dénigrement, d’insultes, de menaces et d’intimidation, il m’a finalement frappée. Deux fois.

 

La première fois, j’ai accepté de ranger ça dans la case des erreurs à ne plus jamais commettre. Après tout, je l’avais frappé moi aussi, cette fois-là; c’était un peu de ma faute, que je pensais.

 

La deuxième fois, son regard fou m’a glacé le sang, j’ai eu peur de la personne que j’aimais. Et la personne que j’aimais a usé de violence pour me faire taire.

 

Et j’ai figé. Pourtant, j’ai toujours prôné la dignité. Les victimes n’ont pas à avoir honte de ce qu’elles ont vécu. Elles doivent pouvoir en parler, et surtout dénoncer, pour qu’on leur rende justice. Mais quand je me suis retrouvée dans ce rôle de victime, mes idées n’ont plus été aussi claires sur ce que je devais penser ou faire.

 

Alors j’ai hésité. Trois semaines. Puis, j’ai conclu que la bonne chose à faire était de porter plainte. Ce délai-là jouera peut-être en ma défaveur en cour; ça pourrait ressembler à une vengeance calculée. C’est ce que mon ex tentera sûrement de faire croire.

 

Pourtant, mon histoire est véridique, étalée sur des mois, étayée de faits, appuyée par les témoignages de plusieurs personnes, mise en relief par des textos d’une violence inouïe. Mais ça ne sera peut-être pas suffisant. Parce que je n’ai pas de preuve des incidents de violence physique, et que c’est seulement ça qui compte, en justice pénale. Ce sera ma parole contre la sienne. Ma crédibilité contre sa présomptueuse innocence.

 

La nuit où mon ex a été arrêté, un détective m’a appelée pour me demander si je me sentais en sécurité. C’est comme ça que j’ai su que mon ex avait déjà été arrêté pour violence conjugale auparavant. J’ai su, au final, qu’une autre avait aussi hésité, et fini par agir. Mais pour quoi?

 

Mon ex n’a pas de dossier criminel. La plainte a probablement été retirée, ou il manquait de preuves. Ou il a convaincu un juge qu’il était innocent. Comme il m’a convaincue, moi, quand je l’ai questionné. Et comme il convainc son entourage, et convaincra peut-être aussi le juge, que je raconte n’importe quoi.

 

Quand je l’ai connu, on m’avait prévenue. Avant même de commencer à le fréquenter, j’ai entendu les rumeurs. Il avait été violent avec une ex.

 

Mais ce n’était que des rumeurs. Et je lui ai donné le bénéfice du doute. Comme on le fait tous. Je pourrais dire que c’est parce qu’on est de bon cœur, et qu’on ne veut pas condamner les gens sans preuve. La vérité, c’est qu’on est lâche et qu’on fait ce qui est le plus simple. On croit la personne qui est devant nous, et quand deux versions se contredisent, on ne s’en mêle pas, on fait la sourde oreille.

 

J’ai rencontré mon ex à travers l’improvisation. Un petit milieu qui jase beaucoup. En fait, il ne jase pas vraiment; il chuchote. C’est pourquoi j’ai su que mon ex était violent avant même de le fréquenter, mais que je n’y ai pas porté attention. Je me suis dit que je jugerais tout ça moi-même.

 

Et aujourd’hui, je le regrette. Mais pas pour moi. Je le regrette pour celle qui a eu le courage de le faire arrêter la première fois, dont l’histoire est venue jusqu’à moi, et que je n’ai pas crue.

 

Aujourd’hui, je suis cette fille. Les rumeurs continuent de courir. Mon ex continue de s’en moquer. Parce que tant que ce ne sont que des chuchotements, ça n’a rien de compromettant pour lui.

 

Et malheureusement pour moi, parce que je suis désormais celle qui accuse, je suis celle dont on doit se méfier, celle dont on questionne la crédibilité. Parce qu’on ne sait pas, je pourrais inventer une histoire à dormir debout pour me venger d’une relation qui n’a pas fonctionné. On me l’a dit : je n’agis pas comme une vraie victime; je ne suis pas discrète, je n’ai pas honte… Et plus je parle, plus je donne l’impression que ce que je veux, c’est foutre la merde. Plus je suis, aux yeux des autres, une fille instable émotionnellement qui ne veut que de l’attention.

 

Je joue le même rôle que celle qui m’a précédée : la crisse de folle que mon ex m’avait décrite. Et j’étais persuadée qu’elle l’était, folle, méchante, égoïste, menteuse! J’ai voulu le croire. J’ai choisi de faire confiance à l’homme que j’aimais et d’ignorer les signaux d’alarme, tous ces comportements qui me faisaient frémir. J’ai fermé les yeux sur tout ce qui m’apparait évident aujourd’hui.

 

* * *

 

Après avoir porté plainte, j’ai parlé aux organisateurs de ma ligue d’impro, à laquelle mon ex s’était annexé. Je leur ai dit qu’il avait été arrêté, qu’il ne pouvait plus me contacter ou se trouver dans la même pièce que moi, que je lui laisserais finir la saison, mais que je reviendrais pour la suivante et, donc, qu’il devrait partir.

 

Mais ça ne s’est pas passé comme ça. Je lui ai effectivement laissé finir sa saison, mais quand j’ai voulu assister au match de la finale, auquel il ne jouait pas, on m’a demandé de m’en abstenir. « Il est en nomination au gala, pas toi. C’est lui le show. »

 

J’ai trouvé ça irrespectueux. Je l’ai mentionné. On m’a traitée d’égoïste.

 

On m’a ensuite envoyé un courriel officiel m’avisant que je pouvais venir assister au match, malgré ma démission de la ligue comme joueuse. Que leur devoir de bon samaritain était de me prévenir, étant donné les différends qui m’opposaient à lui, que mon ex était essentiel à la soirée, qu’il serait donc présent, et que je devais prendre ma décision en connaissance de cause.

 

J’ai répondu que la violence conjugale n’était pas un différend.

 

La semaine suivante, je n’ai pas été invitée à la soirée de formation des équipes, et il a été nommé capitaine pour la nouvelle saison.

 

Ça m’a fait comme un coup de poignard. De ne pas être prise au sérieux. Que tout ce que j’ai vécu ne soit pas pris au sérieux. Que le courage que j’ai eu de m’affirmer et de dénoncer me retombe dessus. Que ça soit moi qui paie.

 

Alors, oui, je regrette, amèrement. Pas d’avoir parlé, mais de ne pas avoir cru l’histoire qu’on m’a racontée et que je sais aujourd’hui être vraie. Je regrette d’avoir donné le bénéfice du doute à la mauvaise personne, comme on le fait souvent : soit l’agresseur, et non la victime.

 

Je regrette et j’ai honte. J’étais la première à clamer le droit des victimes d’être prises au sérieux, mais j’ai été, en fermant les yeux, une complice silencieuse de la violence, et la première à permettre à cet homme de continuer à faire du mal impunément. J’ai honte d’avoir attendu d’être moi-même sa victime avant de me sentir concernée.

 

La violence conjugale n’est pas un problème de couple. Le viol n’est pas un problème de mœurs. Ce sont des problèmes de société. Et tant qu’on ne prendra pas position face à ces problèmes, leur rengaine pathétique perdurera.

 

À celle qui a porté plainte avant moi, qui que tu sois, je m’excuse. Je te ferai honneur avec ma dignité, et mon combat à moi.

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4 commentaires sur “La présomptueuse innocence

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Cette entrée a été publiée le 4 août 2015 par dans Sexisme ordinaire, et est marquée , , .
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