HYÈNES EN JUPONS

Collectif féministe qui dérange pour transformer

Machisme, sexe et pouvoir au cégep

 

Studying_with_a_view_(5653578171)Il a été récemment question de « sexe, pouvoir et amour » à l’université, ce qui a alimenté mes réflexions quant à des situations que j’observe dans mon milieu de travail. En effet, je suis prof au cégep depuis quelques années, et je suis sidérée de constater les relations de pouvoir/séduction que certains profs masculins entretiennent avec leurs (jeunes) étudiantes, souvent au détriment de ces dernières qui n’ont que peu de pouvoir par rapport à celui du professeur impliqué. En continuité avec ce qui a été exploré sur le milieu universitaire dans l’ouvrage collectif dirigé par Laurence Pelletier, Martine Delvaux et Valérie Lebrun[1], je souhaite aujourd’hui mettre en évidence quelques particularités des dynamiques touchant la séduction entre professeurs et étudiantes, cette fois-ci dans les cégeps[2].

 

Des histoires de séduction entre profs de cégep et étudiantes? Un peu tout le monde en a entendu parler. Sont-elles exagérées, inoffensives, condamnables, le fruit d’adultes consentant.e.s? Au cégep, mes collègues relèguent souvent ces histoires dans la catégorie des cas isolés, ou des histoires qui ne nous regardent pas. De mon côté, j’abonde dans le même sens que plusieurs passages de l’ouvrage de Pelletier, Delvaux et Lebrun : ces dynamiques intimes sont politiques, elles mettent en jeu des relations de pouvoir (et de possibles abus) liés au statut de leurs protagonistes, ce qui les distingue clairement des « autres histoires » de sexe, ou d’amour.

 

J’aimerais d’abord aborder des exemples qui illustrent le climat dans lequel émergent ces relations sexuelles ou amoureuses particulières : un climat machiste normalisé, âprement combattu par certain.e.s, invisible aux yeux de la majorité. En effet, depuis que je suis prof au cégep, je remarque plusieurs attitudes et propos machistes largement tolérés par la communauté collégiale, dans la mesure où ils persistent sans être jamais vraiment dénoncés. J’ai connu des professeurs qui font des blagues à caractère sexuel en classe, qui parlent de leur propre vie sexuelle aux étudiant.e.s (supposément pour illustrer des aspects de leur matière) ou qui demandent à leurs étudiant.e.s de répondre à des questionnaires « sociologiques » sur leurs habitudes sexuelles. J’ai assisté à l’histoire révoltante du professeur qui pouvait poursuivre tranquillement sa carrière malgré qu’il ait été reconnu coupable de harcèlement envers au moins une de ses étudiantes (et des collègues féminines, mais ce n’est pas le propos de cet article…). J’ai aussi connu des professeurs qui complimentent la beauté ou l’habillement d’une étudiante devant toute la classe, qui fixent les seins de celles qui leur posent une question ou qui font remarquer sèchement à une étudiante timide que sa beauté laissait présager une plus grande intelligence. J’ajouterai que d’actuels collègues enseignent encore avec conviction (et preuves scientifiques à l’appui!) que les femmes et les hommes ont une « nature » de laquelle ils ne peuvent déroger (les femmes sont plus sensibles, plus maternelles, ou moins rationnelles que les hommes…). Entre les quatre murs de leur classe, devant des jeunes qui sortent à peine du secondaire, les professeurs jouissent d’un pouvoir et d’une impunité qui les distinguent de leurs collègues universitaires. Pour des propos similaires, un professeur d’université se ferait sûrement confronter (ou dénoncer) par des étudiant.e.s plus affirmé.e.s, plus conscient.e.s que le pouvoir symbolique dont jouissent les professeurs peut (et doit) être défié[3].

 

Les attitudes et les propos machistes des professeurs à l’égard de leurs étudiantes ne se déroulent pas qu’en classe. Dans mon milieu de travail, lors de rencontres informelles entre professeur.e.s, certains collègues n’ont pas de gêne à discuter de la beauté et la jeunesse des corps des étudiantes ou à parler avec nostalgie du bon vieux temps où leur plus jeune âge leur donnait la chance de flirter avec elles. D’autres racontent à voix basse et avec amusement les histoires de collègues ayant entretenu, jadis, une relation intime avec une étudiante, comme si ça n’arrivait qu’avant, dans les années ’70.

 

Et pourtant… Des profs de cégep qui couchent avec leurs étudiantes, ça existe encore aujourd’hui. Ces histoires, qui prennent forme dans le climat machiste que je viens d’illustrer, constituent un immense tabou. Les filles qui les vivent sont souvent isolées : à 19 ans, c’est peu commode de parler librement avec ses ami.e.s ou sa famille de son flirt avec son prof de philo de 40 ans. Et puis, si les choses se corsent (abus, rupture difficile, injustice dans l’évaluation d’un travail ou d’un examen…), ces filles n’ont pas de recours institutionnels réels. En effet, difficile pour les cégeps de mettre en place des mécanismes de support alors qu’ils ne reconnaissent pas l’existence du phénomène…

 

Du côté des collègues, celles et ceux qui tentent de faire bouger les choses se heurtent à l’immobilisme de la bureaucratie syndicale ou institutionnelle. En guise d’exemple, les étudiantes harcelées par un prof n’ont obtenu que « la permission » de ne plus être inscrites dans une de ses classes, l’homme pouvant quant à lui poursuivre normalement ses activités professionnelles. Un autre collègue, nouvellement en couple avec l’une de ses étudiantes, a reçu des conseils apparemment empathiques de son syndicat et de la travailleuse sociale du cégep : pour que le tout soit éthiquement irréprochable, il lui suffisait de faire corriger les évaluations de sa blonde par un autre prof de son département. Un autre prof a été longuement achalé par ses collègues qui trouvaient répréhensible sa relation de séduction quasi-fusionnelle avec une étudiante : malgré la pression de plusieurs profs, ni son département, ni le syndicat, n’a pu (ou n’a voulu) faire quoi que ce soit. Pour se soustraire au climat de critiques, le prof a même fini par fermer la porte de son bureau lorsque la jeune fille l’y rejoignait… Comme quoi la dénonciation n’a vraiment pas contribué à protéger l’étudiante.

 

Finalement, soulignons que certaines particularités des cégeps les distinguent passablement des universités, en ce qui concerne les relations intimes, sexuelles ou amoureuses entre profs et étudiantes. Tout d’abord, sans vouloir exagérer leur fragilité, il y a le jeune âge des étudiantes, lequel leur confère un pouvoir culturel ou symbolique plus faible que leurs consœurs universitaires. Ensuite, la vie collégiale fait en sorte que les profs et les étudiant.e.s se fréquentent dans plusieurs lieux autres que la classe ou le bureau (cafétéria, gym, amphithéâtre, bureaux des comités) : cette proximité au quotidien, plus grande qu’à l’université, fournit de nombreuses occasions de rapprochements entre professeurs et étudiantes. Des professeurs tentent aussi de séduire leurs étudiantes lors de stages, de voyages ou de cours sur le terrain : à l’extérieur des murs du cégep, dans des contextes plus ludiques, les professeurs-séducteurs sont moins inquiétés, ont plus de liberté. Ajoutons que les cégépien.ne.s sont prompt.e.s à faire des demandes d’amitié Facebook à leurs professeur.e.s : un autre canal qui peut être utilisé pour développer une intimité avec une étudiante de son goût. Finalement, je soulignerais le fait que plusieurs cégeps sont situés en région, ce qui permet à des profs d’amorcer ou de poursuivre leur séduction auprès de leurs étudiantes dans « le » bar de la ville où tout le monde converge.

 

En conclusion, je souhaite avec ce texte mettre en lumière que des professeurs au collégial utilisent leur statut et le pouvoir qui y est associé pour satisfaire leurs désirs et pour jouer sur les frontières de ce que devrait être une relation pédagogique respectueuse de l’autre. J’observe qu’ils y arrivent sans trop être inquiétés, grâce à un sexisme systémique qui encourage, tolère ou ignore certains propos et comportements tout en protégeant les professeurs qui commettent des fautes (harcèlement, par exemple). En tant que professeure au collégial, je n’ai pas encore trouvé de façon de lutter pour que cessent ces situations sans risquer d’être isolée ou accusée de « politiquement correct », de « féminisme mal placé » ou de « conservatisme moral ». Pour en avoir discuté dans mon milieu de travail avec des allié.e.s, il est temps que des résistances s’organisent. Indissociables d’une analyse féministe de la situation, ces résistances permettront aux étudiantes d’avoir accès à des études supérieures dans environnement sécuritaire et respectueux de leur dignité.

 


 

[1] « Sexe, amour et pouvoir. Il était une fois… à l’université », publié en 2015 aux Éditions du Remue-Ménage.

[2] Mon propos s’appuie sur mon expérience personnelle. J’ai été témoin de tous les exemples cités dans le texte. Tout comme dans le livre dirigé par Delvaux, Lebrun et Pelletier, je m’attarde aux dynamiques entre professeurs masculins et étudiantes féminines. Je reconnais que ces relations de pouvoir peuvent aussi mettre en scène des professeures (femmes) et que la dimension autoritaire induisant une fragilisation de l’étudiante ou de l’étudiant y est alors tout aussi présente. Il n’est pas question de nier que le phénomène puisse impliquer des professeures… mais il demeure que le visage dudit phénomène est nettement plus machiste qu’autre chose, car il fragilise surtout des filles.

[3] Quand j’avais 18 ans, mon propre prof de littérature m’a envoyé une invitation à un tête-à-tête intime, chez lui, avec du vin : à peine équipée pour refuser des avances non-désirées de gars de mon âge, imaginez mon désarroi et mon malaise face à une figure d’autorité que j’admirais…

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3 commentaires sur “Machisme, sexe et pouvoir au cégep

  1. Julie Blaquière
    24 août 2015

    Ça arrive même au secondaire! J’ai le souvenir très vif d’un prof d’anglais, monsieur Dalphond, qui nous avait fait travailler sur « A whiter shade of pale » de Procol Harum, le « plain » de l’année, dans une classe uniquement de filles. Maintenant qu’on en parle j’imagine qu’on a toujours cru que les jeunes filles ne pouvaient pas s’intéresser à autre chose que la romance 😦 Et pourquoi pas en profiter un coup parti!

  2. Nicolas Choquette
    25 août 2015

    Bon texte. J’aime pas beaucoup de points de vues de sur ce site, mais ici je partage totalement avec vous, il y a réforme nécessaire.
    Je crois avec une simple moyenne mobilisation la déontologie professoral des cégeps pourra être changé.
    Sur ce sujet vous avec mon plein support.
    Allez donc voir un député avec ce texte, PLQ idéalement.
    Je peu même m’arranger a faire signer quelques masculinistes enragées(que je ne suis pas)… c’est donc dire du support que vous pouvez allez chercher.

    Julie Blaquière, ton commentaire ne semble pas en lien avec le sujet. Nous parlons des relations intimes étudiants professeurs et tu conclue avec: pourquoi pas en profiter. Tu nous parle d’un professeur qui donnait du matériel d’étude grené ou bien de relation intime avec lui? Je suis un peu troublé.

    • Julie Blaquière
      25 août 2015

      Ce que j’affirme c’est que le phénomène que rapporte ce texte n’est pas nouveau. Ce qui est nouveau c’est qu’il est maintenant dénoncé. J’ai été témoin de relations entre profs et étudiantes il y a très longtemps, et en tant que jeune étudiante moi-même il m’aurait été difficile, avec le peu de recul que je pouvais avoir à l’époque de dénoncer la chose. Les institutions étant ce qu’elles étaient, on n’aurait sûrement pas donner suite à une telle dénonciation ou on se serait arranger pour que ça ne soit pas su. Dans de telles relations c’était le plus souvent l’étudiante qui passait pour la ¨mauvaise¨. Je peux très bien imaginé que le même phénomène a pu se produire dans des écoles de garçons. Même aujourd’hui c’est encore bien difficile à reconnaître, comme pour tous les autres phénomènes d’ailleurs qui peuvent nuire à la réputation d’une école, comme la violence et l’intimidation par exemple.

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Cette entrée a été publiée le 24 août 2015 par dans Coups de gueule, et est marquée , , , , .
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