HYÈNES EN JUPONS

Collectif féministe qui dérange pour transformer

C’est assez!

Diplômée de l’UQAM à la maîtrise avec mention d’honneur en 2013

allairebartel-boundaries-3Il y a un an déjà, l’UQAM connaissait le « scandale » des autocollants apposés sur les portes de six de ses professeur-e-s. Ces autocollants, référant directement à la politique 16 de l’institution, prétendaient que ces professeur-e-s visé-e-s étaient directement contrevenu-e-s au règlement uqamien relatif au harcèlement sexuel. La médiatisation rapide de l’événement a forcé l’administration de l’UQAM à agir promptement en condamnant unilatéralement les gestes posés à l’encontre de ses professeur-e-s et en rejetant du revers de la main les accusations étudiantes. L’UQAM a choisi d’envoyer le vice-recteur à la vie académique Marc Turgeon dans les médias marteler le message officiel, soit que : puisqu’il n’y avait pas de plainte officielle, forcément il n’y avait pas de problème de harcèlement dans l’enceinte de l’UQAM. Le grondement n’a pas pris de temps à se faire sentir. (…) J’ai aussi senti cette gronde monter en moi. Comment mon alma mater, l’université se disant la plus progressiste et la plus ouverte de la province, pouvait-elle à ce point n’avoir aucune considération pour les victimes de harcèlement de sa propre institution se terrant et n’osant porter plainte ?

L’UQAM a fini par rajuster le tir et a incité les victimes à porter plainte et à employer « les voies officielles ». Trop peu, trop tard pour plusieurs victimes, dont moi.

Les « voies officielles »

Néanmoins, mon besoin d’être entendue a pris le dessus. J’ai eu besoin que l’on cesse de nier ce par quoi j’étais passée presque trois ans auparavant. J’ai ressenti le besoin que mon université me dise personnellement et avoue publiquement : Oui c’est vrai, nous éprouvons des problèmes avec certains membres de notre communauté. Nous sommes conscients du problème et prendrons les mesures qui s’imposent. 

C’est donc avec beaucoup de réticences que j’ai suivi les recommandations du vicerecteur et que j’ai accordé ma confiance aux « voies officielles ». Puisque ma plainte s’inscrivait temporellement dans la vague très médiatisée des autocollants, on m’a dit qu’elle serait traitée rapidement. Au total, il se sera tout de même écoulé tout près de sept mois entre la première rencontre et le moment où le Bureau de prévention et d’intervention contre le harcèlement de l’UQAM aura rendu sa décision (novembre 2014 à juin 2015).

Les conclusions de l’enquête sont sans équivoques : il y a bel et bien eu harcèlement sexuel envers ma personne. L’UQAM le reconnaît noir sur blanc. Voilà qui devrait m’apaiser… et pourtant!

Les limites de la politique 16 et la liberté de harceler

D’abord, j’estime que le rapport que l’on m’a remis contribue à renforcer le genre de stéréotypes que l’on tendrait justement à vouloir combattre dans un contexte de lutte contre le harcèlement sexuel. Par exemple, dans le rapport, il devient tout à fait légitime pour un professeur de faire des allusions sexuelles des plus explicites à une étudiante, si cela est fait sous le couvert de l’humour. Ainsi, d’un côté le rapport condamne que le professeur en question m’ait maintes fois questionnée au sujet de ma vie sexuelle, mais de l’autre il soutient que j’aurais dû comprendre que le professeur faisait usage d’« humour » lorsque ce dernier a affirmé qu’il réservait certaines activités de recherche aux étudiantes avec qui il avait des relations sexuelles.

Mais le plus fâchant, c’est certainement ce sentiment d’avoir fait tout ça pour rien. Les « voies officielles » m’ont fait vivre tout un lot d’émotions, d’anxiété, de nuits blanches, de frustrations et de larmes, avouons-le. Qu’est-ce que ça a donné au fond? Parce que je ne vous ai pas encore dit les conséquences imposées au professeur fautif. Rien. Il n’a rien eu. Bien qu’on ait reconnu officiellement la présence de comportements reprochables (harcèlement sexuel) à mon égard, comme la politique 16 a d’abord été conçue pour couvrir les situations de harcèlement au travail, ma situation spécifique de harcèlement ne cadrait pas dans le règlement. En effet, une fois aux cycles supérieurs, il n’est pas rare que les professeurs et les étudiants se voient dans le cadre d’activités extracurriculaires ou non-académiques. Un 5 à 7 entre collègues, un verre après un colloque éprouvant ou même une fête dans une maison privée après une mi-session éreintante. Le problème est que même à l’extérieur des murs de l’université, le professeur demeure professeur. Il conserve son statut, sa hiérarchie et son pouvoir d’embauche. Mais comme dans ce cas-ci le harcèlement sexuel a eu lieu entre un professeur et une étudiante à l’extérieur du campus et dans un cadre non-académique, aucune sanction n’a été appliquée.

Par ailleurs, comme tout le processus de plainte est complètement confidentiel (d’où mon anonymat obligatoire), jamais aucune étudiante ne sera au courant du harcèlement sexuel que ce professeur m’a fait vivre. Et même s’il avait eu des sanctions, la confidentialité du processus protège le professeur : jamais aucun de ses collègues ou de ses étudiant-e-s n’auraient été au courant de son vilain petit secret. Même en cas de suspension, le professeur pourrait tout aussi bien dire qu’il part en voyage de recherche pour quelques jours ou quelques semaines et l’administration ne le contredirait pas devant ses pairs! Il n’y a que les ressources humaines et le Bureau de prévention et d’intervention contre le harcèlement qui seront au courant et le surveilleront de loin. Est-ce que c’est ce que l’on appelle « être protégé par sa profession »? Comment l’université évalue-t-elle les risques de récidive d’un professeur? Le niveau de gravité d’une agression ou d’un épisode de harcèlement? Au fond, qui protège les étudiantes?

Tout n’est pas noir!

Un an plus tard, moi je leur dis merci à ces filles qui ont posé les autocollants. Certes, c’est un geste critiquable. Cependant, c’est grâce à elles si je suis allée dénoncer. Aussi, il faut se poser de sérieuses questions si nos étudiantes universitaires estiment que c’est le seul recours qu’elles ont pour se faire entendre. Et même si les fameuses « voies officielles » sont loin d’être parfaites, plus il y aura de plaintes, plus on forcera l’UQAM à ajuster sa politique contre le harcèlement sexuel pour qu’elle prenne en compte les réalités vécues par les étudiantes qui débordent largement le cadre de travail habituel d’une employée.

Finalement, comprenez-moi bien : je suis fière d’avoir traversé le processus de plainte. D’avoir affronté le professeur m’ayant fait sentir si petite et vulnérable pendant ces trois dernières années. Je ressors de ce processus plus forte et plus grande. Quand je l’ai croisé sur la rue cet été, c’est lui qui a baissé les yeux. La peur a changé de camp. Et ça, ça n’a pas de prix.

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3 commentaires sur “C’est assez!

  1. Ping : FCAL Revue de presse francophone: Congrès du CIRFF, culture du viol, parutions, etc. | CWILA: Canadian Women In The Literary Arts

  2. Paul Charron
    15 septembre 2015

    Quand les femmes se tiennent debout, les salauds se tiennent la queue basse.

    La dénonciation anonyme n’est pas le procédé le plus élégant, en particulier parce qu’elle ne permet pas à la personne visée de se défendre. Cependant lorsqu’une femme harcelée dénonce son harceleur, elle sait qu’il est coupable. La peur et la honte de la victime constituent la protection du harceleur et la dénonciation est la première étape pour redresser la situation. Si l’anonymat permet aux femmes de commencer à se défaire de la peur, alors allez-y mesdames.

    En vous tenant droites et solidaires, vous vaincrez le harcèlement.

  3. Ping : Union Libre - Une fois de plus, l’UQAM essaie d’étouffer une situation de harcèlement et d’agression

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Cette entrée a été publiée le 11 septembre 2015 par dans Actualité, Coups de gueule, Sexisme ordinaire, et est marquée , , , .
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