HYÈNES EN JUPONS

Collectif féministe qui dérange pour transformer

of the South : Une critique de la réception québécoise de of the North

« Nous sommes tous des habitants de la terre. C’est notre droit de documenter tout ce qui nous inspire. » (Dominic Gagnon, CBC)

« Durant la projection, je me suis senti vivre parmi eux, pour la première fois peut-être au visionnage d’un film sur le Grand Nord. Aucun sentiment d’exclusion ni de mise à distance n’opèrent dans ce of the North. » (Fabrice Montal, 24 images)

« Peut-être qu’avant de condamner un film qui est tout sauf raciste, on aurait dû regarder, dialoguer et ensuite faire du bruit si nécessaire. » (Jean-Baptiste Hervé, Voir)

« Il n’y a aucun contexte historique dans ce film, aucune explication, aucun raisonnement. Ce ne sont que des images sensationnalistes qui montrent le pire du pire. Comment croyez-vous qu’on se sent? Les gens qui ne comprennent pas notre indignation n’ont pas à vivre quotidiennement avec les statistiques – de dépendance aux drogues et de suicide. Nous, on doit se battre tous les jours contre ça. » (Tanya Tagaq, La Presse)

bobine-accueil4À juger par les nombreuses opinions personnelles émises sur les réseaux sociaux ou par les multiples articles publiés au sujet du dernier film de Dominic Gagnon lors des dernières semaines, tout laisse à croire que deux versions d’of the North auraient été projetées simultanément aux Rencontres Internationales du Documentaire de Montréal (RIDM). D’un côté, un film dénonciateur, mais optimiste dans lequel les Québécois urbains se seront reconnus et de l’autre côté, un film raciste, empreint d’une idéologie coloniale profondément insensible aux conditions de vie des Inuits et aux circonstances historiques qui y auront mené. Ce contraste des opinions est-il dû uniquement à la posture de visionnement de ses spectateurs, ou serait-il potentiellement révélateur d’un phénomène idéologique plus large?

Que nous ayons vu le film de Gagnon ou non, cela importe peu pour la lecture de ce texte. Ce qui nous intéresse plutôt à ce stade-ci est la réaction médiatique face aux critiques que le film a reçues. Nous avons rapidement vu, dès les premières critiques avancées par l’artiste inuite multidisciplinaire Tanya Tagaq, quelques voix se porter à la défense d’of the North dont Fabrice Montal (24 images) et Jean-Baptiste Hervé (Voir). Ces voix, amplifiées par les plateformes médiatiques qui les soutiennent, ont défendu catégoriquement le travail et les intentions de Gagnon. En ce sens, nous nous rangeons plutôt du côté des critiques anticoloniales du film, dans la mesure où nous voulons considérer leurs opinions à juste titre, ce qu’on ne semble avoir daigné faire que très superficiellement. Permettez-nous de reformuler la phrase-choc de Fabrice Montal qui défendait le film: l’oeuvre de Dominic Gagnon est et sera toujours raciste tant et aussi longtemps que nous vivrons en territoire autochtone volé et non cédé.

Malgré l’ensemble des dénonciations formulé par la communauté Inuit, cible principale de of the North, les voix privilégiées du Sud québécois se rallient autour d’un consensus aux prétentions universelles et objectives prêt à tout pour délégitimer, voire carrément ignorer, la dénonciation du racisme inhérent à ce “documentaire expérimental”. À coups de comparaisons boiteuses – « Faudra-t-il interdire of the North comme on a interdit cet été le port de la coiffe autochtone au festival Osheaga? » (Jason Béliveau, Spirale) — et d’égalisation entre les combats de défense « de l’art ou de la cause inuit » (Jean-Baptiste Hervé, Voir), la plupart des médias ont encore une fois prouvé leur ignorance, leur insensibilité et leur manque de volonté d’aborder avec humilité ce type d’enjeux.

Ce consensus confirme selon nous l’incapacité des Québécois-es de reconnaître leur rôle dans le maintien des rapports coloniaux entre Nord et Sud et de s’engager dans un dialogue constructif lorsqu’on dénonce le racisme inhérent de l’un de ses produits culturels. Du même coup, la mosaïque de stratégies discursives déployées par les médias, dont les réponses de Gagnon lui-même, contribue à cristalliser ce processus de déresponsabilisation collective. Bien que le Sud se plaise à reconnaître et inclure quand bon lui semble la production artistique et culturelle inuit, la société québécoise poursuit sa domination coloniale par un contrôle des représentations et des discours sur ce qu’elle considère comme son « Autre », incluant les voix dissidentes qui troublent ce statu quo. Parmi ces voix contestataires s’élève donc celle de Tanya Tagaq, visée par un traitement médiatique symptomatique d’un discours proprement sexiste, raciste et colonialiste qui cible les femmes inuites et plus largement autochtones, et ce, depuis les balbutiements de la colonisation en Amérique du Nord.

Ainsi, en contextualisant cette lutte pour l’appropriation des moyens de représentation, nous tentons ici de renverser ce “regard sur l’Autre” vers le Sud par l’analyse de la réception québécoise de of the North afin de problématiser la “boucle fermée” qui s’opère entre Gagnon, son oeuvre, le public des RIDM et les médias québécois.

D’abord, ce refus violent de parler de « racisme » n’a rien de nouveau. Il s’agit en fait de l’une des caractéristiques principales non seulement du colorblindness typique de l’idéologie libérale, mais aussi des jeunes sociétés coloniales dont fait partie le Québec. Comme nous le rappelle Chantal Maillé, professeure de l’Institut Simone de Beauvoir (Concordia), le Québec qui peine à reconnaître sa participation active dans le vol des territoires autochtones et du génocide des Premières Nations (implantation du système des écoles résidentielles) privilégie son statut de victime aux mains de l’Anglais, maître de son oppression et de son exploitation économique depuis 1763. Hanté par le fantôme de la Conquête, la question nationale engendre « les grands récits identitaires québécois [qui] demeurent ancrés dans des représentations où ni la race ni le racisme ne semblent exister, et la question autochtone, au centre du processus colonisateur propre à la société québécoise, est demeurée à la marge […] » [1]

Dans le même ordre d’idées, cette idéologie trouve son compte dans la défense absolue de Dominic Gagnon, qui incarne par le fait même l’un des plus vieux paradigmes de la production artistique occidentale, soit la figure inattaquable du Great White Male Artist. Au risque que son génie artistique soit mal compris, Gagnon possède le courage de « montrer la vérité ». Toujours prêt à se rebeller contre l’ordre artistique (« I’m a punk and I don’t like being told what to put in. » déclare-t-il), Gagnon explore et défriche avec détermination, tels les premiers colons français, ce territoire inconnu et dangereux qu’est la « réalité » du Nord telle que retrouvée dans les recoins les plus obscurs de YouTube.

On aura beau revendiquer l’ingéniosité de la démarche de Gagnon comme manière contemporaine d’actualiser le pouvoir du cinéma d’être « une fenêtre ouverte sur le monde », cela ne peut être fait sans une dose d’ironie. Car maintenant que se présente le monde devant nous, maintenant que s’avancent vers nous ces hommes et ces femmes qui reconnaissent en ce film une agression, voilà que nous fermons les volets au nom de l’incompréhension des intentions politiques du film.

En effet, les défenseurs de Gagnon insistent sans cesse sur la mise en ligne des vidéos en question par leurs auteurs, comme si ce simple fait suffisait pour justifier l’échantillonnage du réalisateur. Les images parlent, difficile de dire le contraire, le hic toutefois, est qu’il faut savoir les écouter, et ce, dans leur contexte propre.

En effet, selon les RIDM et Gagnon, of the North trouve sa valeur en tant qu’oeuvre critiquant le colonialisme, voire en tant qu’oeuvre anticoloniale. Comment situer l’ambivalence de cette intention face aux critiques soulevées par la communauté inuite ? Que sa démarche soit anticoloniale ou coloniale, celle-ci se produit a priori sous la protection de l’idéologie libérale, dont le bouclier de prédilection est la défense de la liberté d’expression et d’une peur irrationnelle du politically correct, perçu comme une dérive fasciste des mouvements sociaux du passé. Ainsi, la surpolitisation de son œuvre se produit au détriment d’une dépolitisation des critiques soulevées par Tanya Tagaq, les reléguant à la catégorie des impressions personnelles.
Lorsque Jean-Baptise Hervé évoque «la réaction du cœur de la chanteuse », ses « tweets pugnaces » et le « pathos » (Voir) de manière plus générale, Tagaq incarne ici la figure de la femme racisée surémotionnelle et choquée, incapable de faire preuve de raison ou de comprendre la démarche de l’artiste. Du même coup, sa résistance prend la forme d’un mépris personnel apolitique qui nous rappelle les propos de Jason Béliveau affirmant sans pitié que « la chanteuse est offensée. » (Spirale)

Pour conclure, nous appelons le Sud à réfléchir cette « polémique », à faire preuve d’un véritable sens critique afin de remettre en question le fondement idéologique de la pensée québécoise. Lorsqu’on voudra y réfléchir avec honnêteté, il sera intéressant d’articuler le questionnement ainsi : à qui s’adresse of the North? Mais surtout, quels intérêts sont protégés et lesquels sont réduits au silence ?

[1] Chantal Maillé, « Approche intersectionnelle, théorie postcoloniale et questions de différence dans les féminismes anglo-saxons et francophones », Politique et Sociétés, vol. 33, n° 1, 2014, p. 41-60.

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Un commentaire sur “of the South : Une critique de la réception québécoise de of the North

  1. Dominic Gagnon
    8 février 2016

    Bravo HYÈNES EN JUPONS,

    Enfin!

    Dominic Gagnon

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Cette entrée a été publiée le 28 janvier 2016 par dans Non classé.
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