HYÈNES EN JUPONS

Collectif féministe qui dérange pour transformer

Théoriser le soutif

Partie 1: De l’Antiquité au corset

Partie 2: De la brassière au push-up

Comme on a pu le constater, à travers l’histoire[1], la lingerie a plus souvent satisfait un idéal de mode, d’érotisme et de séduction sociale que rempli une véritable fonction biologique. La lingerie s’est rarement adaptée aux femmes, au contraire, la mode leur a dicté quelle forme devait avoir leur corps, leurs seins, leur taille, leur silhouette, etc. La recherche sur la lingerie féminine amène nécessairement une réflexion sur la gestion de l’intimité corporelle que les femmes entretiennent[2]. Aujourd’hui, la lingerie est considérée comme un outil indispensable de séduction et d’érotisme. Le soutien-gorge est présenté aux femmes comme une source d’émancipation féminine, mais aussi de moralité, le soutif faisant maintenant partie intégrante de l’hygiène féminine[3]. La brassière, plus qu’un simple sous-vêtement, est un marqueur d’identité sexuelle. Il permet, dans le jeu de l’affirmation du sexe, d’entrer dans l’âge adulte et de magnifier les attributs typiquement féminins. Attributs qui ont été érotisés par la société, mais qui ont d’abord un lien avec la maternité[4]. C’est de cette façon que la féminité se construit socialement, les femmes se doivent d’être belles et par conséquent, d’avoir des accessoires qui mettent leur corps en valeur[5].

Le bustier peut représenter ce que le témoin désire voir. Il peut être une marque de pudeur ou encore il peut être considéré comme érotique. En effet, sans soutif, les seins bougent de façon naturelle, ils pointent laissant voir le mamelon, partie très érotisée de la poitrine[6]. A contrario, le soutien-gorge peut aussi avoir l’effet d’accentuer les courbes des femmes, faire paraître les seins plus gros, donner la forme la plus à la mode, les remonter, transformant chaque chandail en un décolleté plongeant, correspondant ainsi à des normes de séduction[7]. Ce sous-vêtement est tellement érotisé qu’en Somalie, les intégristes musulmans ont interdit le port du soutif, car il s’agit pour eux d’un artifice qui souligne les courbes féminines[8]. Ce désir de discrétion et de pudeur est exprimé aussi par plusieurs femmes. Bien qu’elles aient le choix de toutes les couleurs pour choisir leurs sous-vêtements, la plupart d’entre elles choisissent des couleurs neutres, peu visibles: le blanc, le noir, le beige, pastel, etc.[9]. Les femmes, en choisissant des couleurs discrètes, montrent qu’elles veulent respecter « la bonne mesure » en affichant une esthétique féminine, mais une sexualité modérée[10]. Elles doivent cadrer dans cette dialectique de la sainte versus la putain.

bra off

En réalité, la brassière remplit le rôle de soutien pour les « faibles » seins des femmes. Ce soutien est procuré, au même titre que le corset agissait comme tuteur pour le dos des femmes[11]. Il s’assure que les seins aient pour toujours une apparence jeune, qu’ils soient hauts et fermes[12]. Il s’agit aujourd’hui de l’idéal de beauté le plus véhiculé; l’éternelle jeunesse. Il est facile de remarquer que dans la société occidentale, la jeunesse est beaucoup plus valorisée chez les femmes. Une fois plus âgées, elles peuvent se retourner vers une panoplie de produits qui leur donne une apparence jeune. Une gaine pour raffermir leur corps, des crèmes antirides ou encore des soutien-gorge Wonderbra qui remontent les seins[13]. L’idéal des seins aujourd’hui est représenté par ceux qui pointent vers le ciel, fermes, bombés et qui forment une fesse de sein. Dans l’imaginaire artistique, les seins plats, flétris ou aplatis sont souvent associés à des personnages méchants, maléfiques ou à la laideur[14]. Outre l’imaginaire artistique, à travers la société occidentale, le sein pendant est esthétiquement dévalorisé. Pourtant, cette conception n’est pas universelle[15], serait-elle un construit social? En effet, la vision du sein haut serait associée à la santé, même s’il est refait de silicone. D’une autre part, il n’a jamais été prouvé que le soutien-gorge remplisse une véritable nécessité anatomique. D’ailleurs, une étude en France a récemment prouvé que les seins restent en très bonnes santé sans soutien[16]. Le soutif sert plutôt à répondre à la mode, à cacher le sein et son mamelon trop érotisé ou au contraire, à les mettre en valeur dans un but de séduction.

Les femmes se retrouvent donc coincées dans le double standard de la lingerie; soit elle est pudique, soit elle est érotique et séduisante. D’une autre part, le soutien-gorge reste accepté socialement dans la civilisation occidentale. Il fait partie de la construction sociale de la féminité, transformant la jeune adolescente en une femme, accentuant ses courbes ou camouflant les seins. Il obéit aux standards de beauté contemporains de son époque: aujourd’hui, il permet l’apparence de l’éternelle jouvence. D’une autre part, sans le construit social de l’indispensabilité du port du soutien-gorge, le militantisme nu chez les femmes n’aurait pas la même force. À vous de choisir de le porter ou de l’enlever!


[1] Voir l’article De l’Antiquité au corset et De la brassière au push-up.
[2] Aurélia Mardon, « Les femmes et la lingerie : intimité corporelle et morale sexuelle », L’esprit du temps, Vol. 3, N°27, 2002, p. 69.
[3] Idem.
[4] D. Gros, « Haut les seins? », Psycho-Oncology, Vol. 7, N°4, 2013, p. 259.
[5] Mardon, op. cit., p. 70.
[6] Gros, op. cit., p. 259.
[7] Idem.
[8] Idem.
[9] Mardon, op. cit., p. 70.
[10] Ibid., p. 71.
[11] Voir l’article : De l’Antiquité au corset.
[12] Gros, op. cit., p. 259.
[13] Colette Dio, « La Vie des mots », The French Review; American Association of Teachers of French, Vol. 73, N°6, 2000, p. 1208.
[14] Gros, op. cit., p. 260.
[15] Ibid., p. 261.
[16] Pour voir l’étude : http://portailbienetre.fr/avec-ou-sans-soutien-gorges-etude-dr-rouillon/

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6 commentaires sur “Théoriser le soutif

  1. Catherine
    17 février 2016

    Wow! Superbement écris, et très intéressant.
    J’ai beaucoup appris par cette lecture, merci beaucoup 🙂
    Finalement, avons nous vraiment besoin de cela , tel est la question.
    Vraiment bien écris je félicite l’auteure !

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  4. Denis Thibault
    20 février 2016

    Très intéressant cette série d’articles. Bravo.

  5. Raphaël Bédard-Chartrand
    25 février 2016

    C’est magnifique comme analyse! J’adore!

  6. Raphaël Bédard-Chartrand
    25 février 2016

    Vraiment un article extraordinaire! Bravo!

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Cette entrée a été publiée le 17 février 2016 par dans Histoire, et est marquée , , , , , , .
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