HYÈNES EN JUPONS

Collectif féministe qui dérange pour transformer

Let’s get lost in the bush: une critique politique du tree planting

 

Ce texte est le premier d’une série de trois articles, ayant tous pour thème le tree planting. Ils abordent divers enjeux politiques associés à la réalité de cet emploi particulier. L’auteure ne prétend pas que sa perception s’applique à tous les milieux de travail, elle parle de son vécu et présente son analyse politique de sa propre expérience. 

PlantingLe printemps dernier, j’ai planté des arbres. Des milliers. Pendant huit semaines, j’ai été recluse dans le fond des bois nord-ontariens avec une soixantaine de comparses majoritairement anglophones, majoritairement masculins. Pendant huit semaines, les seuls contacts humains que j’ai eus ont été presque exclusivement avec cette soixantaine d’autres individus de mon âge qui, à cause de l’effet induit par la nature et l’intensité de l’emploi, sont rapidement devenus davantage que de simples collègues de travail. J’ai fait ce que l’on appelle communément du tree planting, un emploi à contrat pratiqué généralement par des jeunes adultes de moins de trente ans. En Ontario, du moins.

Pour les personnes qui ne sont pas familières avec ce type d’emploi, une petite mise en contexte peut être pertinente. D’abord, pendant la durée du contrat, les travailleuses et travailleurs résident généralement dans les bois, chacun.e dans une tente sur un site où l’accès à l’électricité et l’eau chaude est très restreint. Nul besoin de dire qu’il n’y a pas de chauffage. Disons que le niveau de confort est au minimum. Aussi, non seulement les conditions de vie à l’extérieur de l’emploi sont peu communes, le travail lui-même est très exigeant, tant physiquement que psychologiquement : c’est un emploi extérieur exercé peu importe la température, pendant de longues heures, que l’on passe souvent seul.e.s dans les bois à faire les mêmes gestes répétitifs. On peut prendre des pauses, bien que ce ne soit pas particulièrement encouragé ou bien vu, tant de la part de nos supérieur.e.s que de nos collègues. En plus de tout cela, il ne faut pas négliger le fait que nous nous retrouvons à côtoyer nos collègues de travail non seulement pendant la journée, mais également le soir… pas mal en tout temps, finalement. Ces personnes deviennent les seules options pour alimenter notre vie sociale pendant au moins deux mois (parfois plus, dépendamment des compagnies). À la fin des journées de travail, tout le monde est exténué, beaucoup ont envie de prendre un verre, ou plusieurs, ou encore de fumer quelques joints afin de décompresser. Pour plusieurs, ça devient une source de motivation pour se rendre jusqu’à la fin de la journée de travail, jusqu’à la fin du contrat. J’en faisais partie.

Consentement sexuel

Quand j’ai choisi d’aller planter des arbres, j’étais bien consciente que je me retrouverais à travailler dans un milieu à prédominance masculine. J’étais un peu craintive de la manière dont les rapports sociaux de sexe et de genre s’illustreraient au sein de mon expérience. Le contexte particulier de proximité intense avec ses collègues de travail, le fait de résider sur le même camp, la culture d’intoxication, le tout additionné au fait d’être en minorité en tant que femmes permettait d’appréhender des situations de séduction désagréables, des tentatives de rapprochements déplacées ou encore des agressions sexuelles. Une amie qui avait déjà fait l’expérience du tree planting m’avait effectivement parlé de telles situations qui s’étaient produites dans les années précédentes. Devant ce portrait plutôt inquiétant, nous avons cru pertinent de faire des tracts sur le consentement sexuel, que nous prévoyions distribuer aux personnes travaillant dans notre camp. L’objectif, pour nous, était non seulement de sensibiliser et d’informer à propos du consentement sexuel, mais aussi une manière de témoigner aux autres femmes du camp que si jamais elles vivaient une agression sexuelle, elles n’étaient pas seules. C’était aussi une façon de faire comprendre aux hommes qu’ils étaient surveillés, qu’ils ne pourraient agir en tout impunité.

End rape culture

Or, une fois arrivée sur les lieux de travail, j’ai hésité. Ne connaissant pas mes collègues, ayant aussi un peu de difficulté à m’exprimer en anglais, je ne me sentais pas particulièrement solide pour distribuer les tracts : je n’avais aucune idée de la manière dont ils seraient reçus (avait-on affaire ici à un groupe d’antiféministes?) et j’avais peur de me faire décrédibiliser, de me faire isoler par le groupe que j’allais côtoyer pendant les huit semaines suivantes. J’ai donc attendu. Aux environs de la quatrième semaine, une fois mieux intégrée au sein de mon milieu de travail, j’ai pris mon courage à deux mains et ai décidé que le sujet du consentement sexuel était plus important que le maintien de relations joviales avec de potentiels misogynes antiféministes. Alors que nous attendions toutes et tous en ligne pour se procurer de l’alcool (c’était notre soirée de congé), je l’ai distribué, le cœur battant assez fort pour l’entendre dans mes oreilles. À mon grand étonnement, la grande majorité des personnes se sont montrées très intéressées. Quelques discussions ont été suscitées. Toutes les femmes du camp m’ont remerciée. Seuls deux hommes ont réagi violemment, soi-disant insultés du message véhiculé. Ils étaient en colère à un point tel qu’ils voulaient brûler les tracts en question. Ce qui est intéressant, c’est que ce sont d’autres hommes du groupe qui sont intervenus face à leurs propos violents et qui ont manifesté leur soutien aux initiatives face au consentement. Voir surgir ces alliés fut pour moi, à ce moment, une agréable surprise inespérée. Cette action politique qui, dans un contexte différent, aurait pu sembler simple et banale, m’avait suscité beaucoup de stress. La réaction de mes comparses m’a grandement soulagée.

Bien que je n’aie pas la prétention d’affirmer que cette initiative ait réussi à empêcher toute situation d’agression sexuelle (une collègue témoin d’une situation a d’ailleurs dû intervenir à cet effet), j’ai tenu à partager cette expérience de tracts au cas où elle puisse être pertinente à d’autres femmes planteuses d’arbres qui auraient déjà songé à faire des actions féministes dans leur contexte d’emploi, mais qui ont pu laisser tomber notamment par craintes de ressac. Je crois que ces appréhensions sont totalement légitimes et mon expérience ne garantit en rien une réussite dans tous les contextes. Toutefois, je crois qu’il est important de souligner nos victoires, si petites soient-elles, lorsqu’elles se manifestent!  🙂

Le tract sur le consentement sexuel est joint ici en version anglaise dans un format déjà prêt pour une impression recto-verso. Sentez-vous bien libres de l’utiliser!

Partie 2 :  Quand emploi et vie privée s’entremêlent – le sexisme au quotidien

Advertisements

6 commentaires sur “Let’s get lost in the bush: une critique politique du tree planting

  1. Sarah Smith
    10 avril 2017

    Merci beaucoup pour ce texte fort pertinent! Je ne manquerai pas d’apporter de nombreuses copies de ce tract, ce sera facile d’en faire la distribution dans les sacs de block treats, je suis cuisinière 😉

    • princesseaupetitpoint
      12 avril 2017

      Je te remercie aussi beaucoup pour ce texte. J’ai aussi été agréablement surprise à plusieurs reprises par les réactions de mes collègues. D’autres fois moins, mais je retourne cette année et je ne manquerai pas d’imprimer le tract et de le distribuer. Moi aussi je suis cuisinière : quelle bonne idée de mettre ça dans les sacs de block treat!!!! Les cuisinier.e.s ont un statut un peu particulier sur le camp en plus, je vais donc profiter de ma situation privilégiée!!

      • princesseaupetitpoint
        12 avril 2017

        Aussi, je travaille également dans le Nord de l’Ontario dans un camp d’une soixantaine de personnes. Avec un peu de hasard, on travaille peut-être pour la même compagnie. Je me cherche des allié.e.s pour que l’on propose un volet « consentement sexuel » dans les outils de santé et sécurité. Peut-être un atelier pour le staff au moins. En tout cas, si tu veux en jaser, écris-moi un message perso. 🙂

  2. William
    11 avril 2017

    Est-ce qu’il existe une version française de ce tract pour distribuer au Québec?

  3. Ping : Une critique politique du tree planting: le sexisme au quotidien | HYÈNES EN JUPONS

  4. Ping : Tree planting: critique anticapitaliste, environnementaliste et anticolonialiste | HYÈNES EN JUPONS

Laisser un commentaire

Entrer les renseignements ci-dessous ou cliquer sur une icône pour ouvrir une session :

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l’aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Information

Cette entrée a été publiée le 10 avril 2017 par dans Non classé.
%d blogueurs aiment ce contenu :