HYÈNES EN JUPONS

Collectif féministe qui dérange pour transformer

Tree planting: critique anticapitaliste, environnementaliste et anticolonialiste

Partie 1: Le consentement sexuel en tree planting

Partie 2 : Quand emploi et vie privée s’entremêlent – le sexisme au quotidien

Ce texte est le troisième d’une série de trois articles, ayant tous pour thème le tree planting. Ils abordent divers enjeux politiques associés à la réalité de cet emploi particulier. Afin de mieux comprendre ce dont il est question dans le présent article, il est suggéré de lire le premier article, qui fait une mise en contexte de la réalité spécifique au tree planting. 

Analyse du tree planting d’un point de vue anticapitaliste, environnementaliste et anticolonialiste

Ce qui est particulier avec le tree planting, c’est la relation d’amour-haine que beaucoup entretiennent avec l’emploi. Un collègue disait « I’m a tree planter, but I hate tree planting ». Le fait de se retrouver dans un microcosme rend l’expérience intense : on crée des liens forts très rapidement, on développe un sentiment d’appartenance et de solidarité intenses. On a souvent l’impression que personne ne comprend réellement ce que l’on vit. C’est souvent la raison pour laquelle plusieurs retournent planter des arbres année après année pour la même compagnie, malgré les conditions de travail pas trop décentes et la situation de précarité dans laquelle l’on se retrouve. Mon expérience, bien que je l’aie trouvée fort enrichissante au plan personnel, je la remets beaucoup en question lorsque je songe à tous les aspects de l’emploi qui ne correspondent pas à mes valeurs et principes politiques.Oppression

La liste des éléments très problématiques liés à cet emploi est longue, tant dans une perspective d’analyse anticapitaliste, environnementaliste qu’anticolonialiste. Le présent article ne vise pas à tous les approfondir, mais passer ces éléments sous silence serait, à mon avis, inacceptable. Il me semblait donc très important qu’une partie du dossier sur le tree planting soit consacrée à en soulever au moins quelques-uns, auxquels l’on peut choisir de réfléchir, surtout si l’on a envie de tenter l’expérience du tree planting.


D’un côté, ce travail est caractérisé par une culture de la productivité très forte.

Nous étions encouragé.e.s à travailler sans arrêt. On était impressionné.e quand j’affirmais prendre une pause de 30 minutes pour dîner : certaines personnes ne dînaient pas, d’autres mangeaient en continuant à planter. Pendant près de 10 heures par jour. Si une personne ne travaillait pas une journée, elle devait avoir une très bonne raison (blessure, maladie, etc.), sinon ses collègues étaient fâché.e.s contre elle, affirmant qu’elle ralentissait le rythme d’accomplissement du contrat. Certaines personnes remettaient même en doute les blessures et maladies de collègues, prétendant qu’elles et ils étaient simplement paresseux.ses… La pression des pairs à la productivité était donc assez élevée. Bref, l’emploi devenait perçu comme davantage qu’un simple travail : les gens s’y impliquaient corps et âme, s’encourageaient dans cette dynamique, acceptant des conditions de travail inhumaines. Quelques fois, j’ai entendu des conversations de groupes qui critiquaient l’organisation du travail et les conditions de l’emploi, précaires et abusives. Certain.e.s ont abordé l’idée de grèves et de syndicalisation. Or, le fait que nous étions embauché.e.s pour un contrat de courte durée rendait les stratégies plus difficiles à élaborer, d’autant plus que nous étions pris.e.s au milieu de la forêt, sans moyens de communiquer avec le monde extérieur.

Piece

D’un autre côté, il serait illusoire de percevoir cet emploi comme un beau geste pour l’environnement. En effet, il faut garder à l’esprit que l’on plantait des arbres sur des terrains où des coupes à blanc avaient eu lieu… arbres qui, quelques années plus tard, seront coupés à leur tour afin d’être utilisés par divers types d’industries. Ces plantations (monocultures boostées aux pesticides) ne visent pas une reforestation dans un souci environnemental, mais bien dans une perspective capitaliste de renouvellement des ressources. Aussi, la structure même du travail n’est pas propice à des pratiques en harmonie avec l’environnement. Être payé.e à l’arbre planté, ça ne favorise pas un souci de la qualité desdits arbres, ni des arbres poussant naturellement sur le terrain : des gens abimaient les arbres naturels qui poussaient sur leur parcelle de terre afin de pouvoir y planter une plus grande quantité d’arbres. Ironique, non?

Aussi, au niveau colonialiste, outre le fait que le travail sert à planter des arbres sur des terres autochtones non cédées, sur lesquels nous « restaurons » la nature que nous avons complètement ravagée dans des visées économiques, une situation me semble particulièrement primordiale à dénoncer ici. Il est arrivé, une fois pendant notre contrat, de se faire annoncer que nous devions aller planter sur les terres d’un cimetière autochtone. Au départ, les patrons de la compagnie avaient demandé à l’équipe de management d’éviter de nous transmettre l’information, craignant que nous refusions d’aller planter. Certaines personnes de l’équipe de management, indignées, se sont organisées pour que l’information circule tout de même. Si nous sommes une forte proportion de personnes à avoir refusé de planter ces terres, certaines y sont allées quand même, créant un fort malaise au sein du groupe. Il semble qu’une telle situation ne soit pas exceptionnelle au sein des compagnies de tree planting, ce qui est complètement inacceptable.

Pour conclure brièvement

Au final, s’il semble plutôt « trendy » dans les milieux alternatifs d’aller planter des arbres, je crois que nous aurions toutes et tous intérêt à nous questionner sur les systèmes d’oppression que nous encourageons, que nous renforçons par notre implication et notre « valorisation » de ce type d’emploi. Nous pourrions aussi, au minimum, réfléchir sur des manières de transformer le contexte de l’emploi (stratégies de syndicalisation, mécanismes de solidarité et de protection entre et envers les femmes)  afin de le rendre plus décent, moins précaire, moins oppressif.

 

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4 commentaires sur “Tree planting: critique anticapitaliste, environnementaliste et anticolonialiste

  1. Ping : Une critique politique du tree planting: le sexisme au quotidien | HYÈNES EN JUPONS

  2. Sarah Smith
    14 avril 2017

    Merci pour ton texte! Sur les difficultés de la syndicalisation au treeplanting, je vous invite à continuer la réflexion en lisant ce texte : Michael A. Ekers and Brendan Sweeney, « (Dis)Organizing Tree Planters: Labour and Environmental Politics in the British Columbia Silviculture Industry » BC Studies, no 166, 2010, pp. 73-101

    • Sarah Smith
      14 avril 2017

      Vous pouvez trouver ce texte sur le site Replant.ca, onglet « Reference », dans la section « Historical Publications and Document ».

  3. Alex Giroux
    3 mai 2017

    Excellente série de textes. Ce dernier me fait beaucoup penser aux courriers à vélo. Les courriers sont aussi des gens qui travaillent dans des conditions inhumaines, dangereuses et précaires. Il font partie d’une sorte de culture alternative également, une certaine forme de pensée anarchiste existe et semble assez répandue dans le milieu, ainsi qu’un fort sentiment de communauté. Pourtant, une grande pression pour la performance existe, et les clients sont des bureaux d’avocats, des banques, des notaires etc. qui ne donnent aucun pourboire. Je ne sais pas s’il existe du sexisme, mais je sais qu’il y a beaucoup moins de femmes qui le font. Ce serait intéressant de faire une analyse comparative.

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Cette entrée a été publiée le 14 avril 2017 par dans Non classé.
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